Dalheim est sans doute la plus ancienne localité du pays. Ricciacus, son ainée, a été fondée sur le plateau en 17 av. J.-C, au bord de la via Agrippa (le Kiem) qui reliait Trèves, future capitale impériale, à Lyon, alors capitale des Gaules. Jusqu’au IIIe siècle, il s’agissait d’un relais important, comme en témoigne son théâtre de 3 500 places, jusqu’à preuve du contraire le seul du Luxembourg. Le bourg de Dalheim a été fondé au VIe siècle dans le vallon en contrebas, à proximité des ruines romaines. Pour y parvenir, il faut descendre de petites routes tortueuses. Le théâtre et les anciennes thermes (fouillées dans les années 2000), se trouvent d’ailleurs dans le village actuel. Aujourd’hui, la commune compte un peu plus de 2 500 habitants et est constituée de trois localités : Dalheim, Filsdorf et Welfrange.
À Dalheim, on aime se souvenir de ce passé prestigieux, comme le rappelle la grande colonne portant l’aigle de Rome, au bord de la route nationale. Sur son socle, construit avec des blocs de calcaire tirés du théâtre tout proche, est inscrit « Rome a campé sur ce plateau ». C’est un peu grandiloquent, mais pas complètement faux. Le monument de six mètres de haut a été érigé en 1855, abattu par les Allemands en 1940, puis remonté en 1957. Cet aigle se retrouve aujourd’hui sur le blason de la commune et a donné son nom au club de foot local, Les Aiglons de Dalheim.
Est-ce cette passion pour l’antique qui a convaincu la commune de mener son développement sur les bases d’un PAG voté en 1937, il y a 89 ans, à une époque où elle comptait à peine plus de mille habitants ? Elle est en tout cas la seule du pays dans ce cas. « On se moque souvent de nous à cause de ça, mais cela ne veut pas dire que Dalheim soit pas une commune paresseuse. Nous ne sommes pas La Belle au bois dormant non plus », assure le bourgmestre Romain Kill (63 ans). Il énumère les projets en cours ou déjà réalisés : nouvelle école avec gymnase, nouvelle caserne des pompiers, nouvel espace pour les clubs du village, nouvelle convention collective pour les salariés…
Mais la grande priorité reste la mise à jour du PAG. Ancien pompier professionnel de la Ville de Luxembourg reconverti dans l’immobilier il y a vingt ans, l’élu de 63 ans n’a pas vraiment le choix. Lanterne rouge du pays, la commune a plusieurs trains de retard. Le ministère des Affaires intérieures pousse. Cela tombe bien, son tenancier Léon Gloden (CSV) est « un ami » du bourgmestre.
Dalheim n’avait pas mis en œuvre les réformes de 2004 et de 2011. Comme toutes les autres communes du pays, elle avait jusqu’au 1er novembre 2019 pour le faire. Le premier vote du conseil communal en ce sens faisant foi. Celui-ci n’a toujours pas eu lieu, mais « vous pouvez l’écrire : ce sera fait au plus tard à la fin de l’année », promet l’édile.
À cause de sa passivité, cela fait six ans que le développement urbanistique de Dalheim est à l’arrêt. « Les sanctions prévues par la loi sont très claires », explique Frank Goeders, premier conseiller de gouvernement au ministère des Affaires intérieures et chef du département de l'aménagement communal. « L’article 108 du code communal prévoit qu’à partir de la date clé de 2019, les communes qui n’ont pas entamé leur procédure n’ont plus le droit de modifier leur PAG. Elles ne peuvent pas faire de PAP nouveau quartier, par exemple. Il serait refusé lors du contrôle de légalité. C’est déjà arrivé ailleurs ».
Goeders assure qu’un nouveau PAG est un meilleur outil dans les mains des communes. « Elles ont intérêt à faire une refonte. Les nouveaux PAG sont techniquement mieux élaborés, plus performants. Ils permettent un urbanisme plus contemporain, sur mesure, avec plus de mixité de fonctions et une utilisation du sol plus rationnelle qui permet de mieux gérer les densités de population. À la fin, le but est d’augmenter la qualité de vie pour les habitants. »
L’État aussi en a besoin. Les PAG nouvelle formule seront indispensables pour mettre en place le nouvel impôt foncier, la valeur de base des parcelles étant calculées notamment en fonction de leurs potentiel constructible. L’application du Pacte logement, lui aussi, est conditionné par les critères définis dans un PAG à jour.
Si la commune est toujours habilitée à délivrer des autorisations de construire, aucun projet de grande ampleur ne peut voir le jour. De fait, plusieurs programmes immobiliers restent à quai. « C’est vrai que c’est un peu un problème… », reconnait Romain Kill, qui ajoute immédiatement : « Mais Dalheim reste une commune attractive. La preuve, les promoteurs préfèrent attendre plutôt que de partir. » Pour la commune comme pour les constructeurs, la crise du secteur de la construction ne tombe finalement pas si mal.
Estimer la date à laquelle le développement urbanistique de Dalheim pourra reprendre est difficile. Frank Goeders reconnait que « C’est une procédure longue, il y a beaucoup de travail à faire, d’avis à élaborer… » Ces études, réalisées avec les bureaux TR Engineering et CO3, sont en cours de finalisation. Ensuite, il peut aussi y avoir des réclamations. Dans les moments les plus intenses, Goeders indique qu’il y en avait parfois plus d’une centaine traitéee simultanément par la Justice, venues de tout le pays. Dalheim n’y coupera vraisemblablement pas. Le premier conseiller de gouvernement a constaté que « plus la procédure prenait de temps et plus il y avait de recours. Simplement, sans doute, parce que les habitants ont plus de temps pour s’y intéresser ». Pas de chance pour Dalheim, la commission d’Aménagement s’est aussi aperçue que les communes qui se sont lancées en dernier (Kopstal ou Wickrange par exemple) avaient souvent plus de recours que les premières. « La problématique est mieux connue de la population, les gens sont plus attentifs », estime Frank Goeders.
L’arrivée de Kill à Dalheim est récente, il a quitté la Ville pour le village en 2019. Bien installé et intégré, il a décidé de se présenter aux élections communales de 2023 et a été élu en première position, à son premier essai. Après un mois de flou où la position de bourgmestre a été âprement discutée, le conseil a fini par se mettre d’accord sur la solution la plus simple : le premier élu deviendrait bourgmestre et les deux suivants échevins. « Comme ça, il n’y a pas de clans et cela marche très bien. La preuve : les trois budgets ont à chaque fois été votés à l’unanimité. » Cette unité n’est pas un luxe, parce que Dalheim s’attaque à un gros chantier.
L’élaboration d’un nouveau PAG n’a pas été jusqu’ici une grande priorité politique. Claude Streff, préposé au service technique qui pilote le dossier, explique que la commune a commencé à y travailler à partir de la loi votée en 2004. « Mais elle a été modifiée dès 2005, puis en 2007 par des règlements grand-ducaux. Certaines études qui avaient déjà été réalisées sont devenues caduques. »
Dès lors, la coutume locale a été de multiplier les petits PAP. Particulièrement à partir de 2012, une année où beaucoup de dossiers ont été ouverts en même temps. Une sorte de programme à la carte au service des propriétaires, destiné à satisfaire les électeurs, plutôt qu’à travailler à une stratégie où aurait prévalu l’intérêt commun. La composition de Dalheim, avec ses sites archéologiques, ses nombreuses maisons anciennes cossues à flanc de coteaux et son petit centre où existent toujours de nombreux bâtiments patrimoniaux, a demandé un gros travail pour dresser l’inventaire du patrimoine à protéger, surtout lorsqu’il était situé à proximité de ces PAP.
Ce modus operandi a créé une mosaïque complexe qui, par endroits, manque de cohérence. « Les PAG intéressent les gens parce qu’ils veulent que rien ne change autour de chez eux… jusqu’à ce que leurs enfants souhaitent construire la maison qu’ils veulent sur un morceau de leur terrain », sourit Claude Streff. Difficile de proposer un urbanisme cohérent lorsque les injonctions sont paradoxales. « La multiplication de ces procédures nous a demandé beaucoup de travail », assure Claude Streff. Des dossiers individualisées qui, conjuguées aux nécessités duquotidien (modernisation des réseaux, réfection de la voirie…), n’a guère laissé de temps pour travailler à de nouvelles perspectives à un service technique guère pléthorique.
Aujourd’hui, cet appétit pour les PAP pose un autre problème. Le renchérissement des coûts de construction a causé l’arrêt de plusieurs projets et « des autorisations de bâtir arrivent en fin de vie », constate Claude Streff. (Elles sont valables trois ans maximum). Dans Dalheim, un PAP laisse ainsi sept parcelles vides. Sous quelle forme les enregistrer dans le nouveau PAG ? Selon les conditions de l’ancien PAP ou selon les modalités du nouveau schéma directeur ? Cela peut être un casse-tête, qui nécessite des trésors de diplomatie pour tenter d’échapper aux recours.
C’est bien pour éviter ces situations que la plupart des promoteurs n’ont pas finalisé leurs projets avant le 1er novembre 2019. Ils auraient alors été contraints de lancer les constructions selon l’ancienne règlementation, alors que le nouveau PAG aurait pu leur offrir davantage de latitude. À l’heure actuelle, le périmètre constructible de Dalheim permet deux densités différentes : quarante unités à l’hectare dans les zones d’habitat à caractère rural et quinze dans les zones d’habitat à faible densité. De quoi envisager bien différemment un programme au cas où une parcelle changeait de catégorie.
Créer un PAG est un exercice particulièrement complexe. Le bourgmestre sourit en argumentant que le retard pris par sa commune pourrait finalement être un avantage. « Je ne dis pas que nous allons profiter des erreurs qu’auront commises les autres communes, néanmoins nous avons connaissance des jurisprudences et elles nous sont utiles. »
Si le PAG est donc l’outil qui permet de préparer le futur d’une commune, Romain Kill assure que « Dalheim ne se transformera pas et gardera son caractère rural, construire des résidences avec des étages n’est pas dans notre intérêt ». Il n’en existe d’ailleurs pratiquement pas aujourd’hui, la proportion de maisons individuelles étant écrasante. Le bourgmestre vante son cadre bucolique et aussi sa proximité de leur capitale. « En prenant le bus, je suis à 32 minutes de la Grand-Rue », a-t-il chronométré.
Pourtant, le nombre d’habitants stagne depuis 2019. Alors qu’il baisse à Dalheim même, c’est le développement de Filsdorf (17 appartements et 40 nouvelles maisons grâce à deux PAP récents) qui maintient la commune à son niveau. Mais il est à prévoir qu’avec le nouveau PAG et le développement des projets mis en stand-by par les promoteurs, Dalheim finisse par dépasser prochainement les 3 000 habitants. Elle passerait alors d’une Majorz Gemeng à une Proporz Gemeng. « Mais nous verrons bien quand ça arrivera, ce sera une autre histoire ».