L’accès au travail est un des leviers essentiels de l’intégration des étrangers, mais c’est un des points critiques selon un rapport de l’OCDE

Langues, travail, logement : le cercle vicieux

d'Lëtzebuerger Land du 03.12.2021

Tout est lié: accueil, langues, scolarité, emploi, logement. La politique d’intégration des étrangers au Luxembourg est forcément transversale et mobilise de nombreux acteurs dans tous les domaines. Pour preuve, le Comité interministériel à l’intégration, implique treize ministères, deux services de l’État et six acteurs de la société civile, comme le relève le rapport de l’OCDE intitulé Le fonctionnement du système d’intégration et de ses acteurs au Grand-Duché de Luxembourg, présenté cette semaine. Cette étude a été commandée par le ministère de la Famille, de l’Intégration et à la Grande Région en vue de la révision de la loi d’intégration datant de 2008.

Le rapport souligne l’importance de l’immigration au Luxembourg et note plusieurs avancées. Ainsi, il salue « le Luxembourg est le seul pays de l’OCDE à disposer de deux programmes d’introduction distincts pour répondre aux besoins de sa population immigrée. Le contrat d’accueil et d’intégration (CAI) est un des dispositifs les plus inclusifs en comparaison internationale. » Mais il nuance : « Ce programme peine à attirer des bénéficiaires et il ne parvient pas à cibler les immigrés les plus vulnérables, notamment les immigrés de pays tiers peu qualifiés. Seulement 1 664 étrangers l’ont signé en 2019, tandis que plus de 20 000 immigrés entrent chaque année au Luxembourg. » Même chose pour le parcours d’intégration accompagné (PIA), mis en place en 2015 pour répondre à l’afflux de migrants humanitaires qui « n’a jamais pu être pleinement mis en place ». Un manque de cohésion et de suivi est critiqué : « Ces deux programmes d’introduction coexistent sans n’avoir jamais fait l’objet d’aucun suivi des signataires en vue d’une évaluation d’impact. »

Les auteurs pointent aussi des manquements et dysfonctionnements. Ils visent notamment des difficultés importantes quant à l’insertion professionnelle des migrants humanitaires, « un défi majeur ». Ainsi, seulement 35 pour cent des Érythréens et des Syriens étaient en emploi en 2019. L’accès au logement est en grande partie conditionnée au travail qui lui-même est notamment lié à la maîtrise des langues. Un cercle vicieux qui se heurte à l’inadéquation des programmes d’activation sur le marché du travail : « La plupart des programmes proposés par le service public de l’emploi (Adem) ne sont en effet pas accessibles aux personnes ayant un niveau de français inférieur au niveau B1. » Les initiatives axées sur le marché du travail ciblant les immigrés, notamment les plus vulnérables, sont davantage portées par des associations. On peut cependant signaler le programme Words4Work de l’Adem, une des rares formations proposées aux migrants humanitaires ayant un niveau de langue relativement faible. Ce sont des cours intensifs de français à visée professionnelle pour orienter les participants (116 en 2021) vers les secteurs de la construction, de commerce, de l’horeca, du nettoyage ou de la santé.

Le programme, Connections soutenu par le budget Mateneen de l’Œuvre Grande-Duchesse Charlotte, a été lancé en 2016 par l’Asti dans l’espoir d’intégrer les demandeurs et les bénéficiaires de protection internationale au marché de l’emploi. Plus de 200 personnes ont participé et 80 entreprises ont été mobilisées pour les accueillir. « 65 demandeurs et bénéficiaires de protection internationale ont pu effectuer un stage non-rémunéré et une quinzaine de personnes ont réussi à obtenir un contrat de travail après leur stage », note le bilan de 2018. Deux autres projets, Connections4Work, et Luxwow – Luxembourgish World of Work ont suivi, de juin 2019 à juin 2021. « Nous avons constaté qu’un des freins principaux à l’embauche est la connaissance des langues », explique Marc Piron, en charge de la mise en œuvre des programmes. Aussi, l’accent est mis sur des cours de langue intensifs ciblés sur les métiers en pénurie de main-d’œuvre avec des ateliers pratiques axés sur l’apprentissage du vocabulaire minimal exigé. Les secteurs de la restauration, de la construction, du jardinage, les métiers de chauffeurs de camion/bus, de manutentionnaires ou les métiers d’aide à la personne sont particulièrement visés. En plus, des séances d’information donnant les outils nécessaires pour trouver un travail (rédaction de cv, approche de la culture d’entreprise, préparation aux entretiens d’embauche…) ont été organisées. Enfin des stages en entreprise non-rémunérés de 240 heures ont été proposés, avec des formations précises sur les questions de sécurité et d’hygiène ou sur les machines spécifiques, de nettoyage industriel par exemple.

Ces deux projets ont pris fin en juin 2021, faute de financement. « Une forte demande persiste et la fin de ces deux projets constitue une perte », soupire Marc Piron qui comptabilise plus de 200 participants pour ces deux programmes, dont une quarantaine a effectué un stage et seize ont reçu un contrat pendant ou après leur stage, « ce qui témoigne du succès indéniable de ce projet ». Venue d’Éthiopie, Belihou Simegn travaille aujourd’hui auprès de SMA (Service moyens accessoires qui loue du appareils médicalisé) où elle est chargée de nettoyer le matériel. Elle témoigne : « ces opportunités ont changé ma vie. J’ai pu être formée au nettoyage professionnel et j’ai maintenant un travail. ». Côté employeur, l’expérience se révèle aussi concluante. Après deux mois et demi de stage, Sodexo a embauché deux Érythéens, Ahferom et Solomon pour un an, en contrat de réinsertion-emploi (CRE), aidé par l’Adem. « Pendant le stage, ils ont travaillé en doublure avec notre personnel. Ils ont appris à se servir des machines de nettoyage, les produits, les techniques de désinfection. Comme tout c’est bien passé, nous avons souhaiter les garder et nous espérons leur proposer un CDI à l’issue de l’année de CRE », détaille Andréa Huck, chargée du recrutement. « Passé les premières difficultés de compréhension, ils ont appris les tâches à réaliser et il n’y a rien à redire sur leur travail. La banque chez qui ils sont placés est aussi enthousiaste de participer à un effort d’intégration. »

Fort de ces expériences et du contact étroit avec les bénéficiaires, « on peut mesurer quels sont les écueils des dispositifs liés à l’insertion des étrangers au monde du travail », estime Marc Piron. Il insiste sur la nécessité de réactiver la deuxième phase du Parcours d’intégration accompagné (PIA) qui concerne justement les cours de langues de perfectionnement dans le cadre de la formation pour adultes. La dichotomie entre l’accès au premier marché du travail, géré par l’Adem, et la prise en charge par l’Office national d’inclusion sociale (Onis) de ceux qui en sont éloignés est ainsi critiquée. « Il faudrait être plus proche de la réalité du terrain », observe Sérgio Ferreira, porte-parole de l’Asti. « L’évaluation sur la capacité d’intégration au marché de l’emploi ordinaire est trop braquée sur les connaissances linguistiques, ce qui laisse de côté beaucoup de compétences et de savoir-faire. Sans oublier la difficulté de la reconnaissance des diplômes, longue et payante. ». Il plaide pour un screening pour tous les étrangers qui arrivent au Luxembourg pour un meilleur suivi et une meilleure orientation, vers des formations, des cours de langue, du travail. « Il faut non seulement mesurer les compétences professionnelles et linguistiques, mais aussi les attentes et les ambitions. » Un sentiment partagé dans le rapport de l’OCDE : « Le Luxembourg ne dispose pas d’outils efficaces pour évaluer les compétences formelles et informelles des immigrés, en particulier des demandeurs d’asile qui ne sont pas en mesure de prouver leur niveau d’étude ». Le document présente aussi des initiatives réalisées dans d’autres pays – Allemagne, Finlande, Danemark – qui pourraient inspirer le Luxembourg.

Si le monde associatif est mobilisé, les partenaires sociaux (représentants des employeurs et des syndicats de salariés) sont moins enclins à participer à la mise en place des politiques d’intégration « et ce malgré l’importance numérique de la main-d’œuvre immigrée dans le secteur privé », note encore les auteurs. Il n’existe pas de réseaux d’entreprises chargés des questions d’intégration des immigrés, alors que ce type de groupes existe dans d’autres pays. Ainsi le réseau allemand Unternehmen integrieren Flüchtlinge comprend 1 200 entreprises. Il fournit des informations juridiques et propose une plateforme d’échange d’expériences et de bonnes pratiques. La mise en place de coaching et mentoring au sein des entreprises ou par des bénévoles externes pour accompagner les nouveaux arrivants est une des actions qui porte ses fruits.

L’Asti, comme le Lëtzebuerger Flüchtlingsrot ou Oppent Haus et d’autres associations qui travaillent avec les migrants, plaide aussi pour un accès à des mesures d’activation telles que le travail communautaire, des stages en entreprise ou bien le volontariat pour les demandeurs de protection internationale (DPI), dès leur dossier ouvert. « Il s’agit là de mesures annoncées dans l’accord de coalition, restées à l’heure actuelle sans suites », martèle Sérgio Ferreira. Actuellement, les DPI peuvent s’inscrire à l’Adem après six mois, ce qui leur donne le droit de travailler à travers une autorisation d’occupation temporaire (AOT), mais cette procédure est longue et complexe. Il regrette le « temps perdu » pendant l’attente du statut et les « énergies gâchées qui se transforment en frustration quand on laisse végéter les gens dans les foyers ». Là encore, le rapport abonde : « La période de traitement de la procédure d’asile en première instance est parfois mise à profit pour apprendre une langue du pays, mais rarement pour une évaluation des compétences ni pour une formation professionnelle. » S’il reconnaît « une nouvelle dynamique au ministère de la Famille », le porte-parole regrette cependant : « les mythes récurrents sur le supposé ‘appel d’air’ qu’entraînerait une plus grande liberté et autonomie des DPI ».

Du côté du patronat, Michel Reckinger, président de l’Union des Entreprises Luxembourgeoises après avoir été celui de la Fédération des Artisans, abonde dans le même sens. Il constate auprès du Land « une pénurie de main d’œuvre sans précédent à laquelle l’Adem ne peut pas répondre alors qu’il existe des personnes motivées et souvent en partie formées ». Il espère voir les délais d’attente pour l’accès au marché du travail être raccourcis et les procédures simplifiées. « Les discussions que nous avons eues avec le ministère du Travail vont dans le bon sens. On se sent moins seuls et plus optimistes », se réjouit-il. À titre personnel, il a pu proposer du travail à une dizaine de personnes, « toujours des success stories ».

La ministre de la Famille et de l’Intégration Corinne Cahen (DP) a maintenant les outils pour passer à la prochaine étape dans le cadre de la révision de la loi, c’est-à-dire la rédaction d’un avant-projet de loi. Le rapport complète les débats menées à la Chambre des députés en début d’année lors de la consultation sur l’intégration ainsi que les très nombreux avis provenant du Conseil national des étrangers, des commissions communales d’intégration, de diverses associations et chambres professionnelles. « J’espère que la procédure ira le plus vite possible, mais j’ai appris à ne plus donner de date », confie la ministre.

France Clarinval
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