Chroniques de l’urgence

Démolition des normes

d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

Hyper-capitalisme autoritaire, déni climatique et conflits armés se conjuguent sous nos yeux en un sombre et préoccupant tourbillon qui menace le rôle des normes dans la société humaine. Le droit international, construit après la Seconde Guerre mondiale pour mettre l’humanité à l’abri tant des conséquences qui en avaient résulté que des dérives politiques qui les avaient occasionnées, s’étiole, écarté au profit du règne de la force brute. Alors que l’Occident se targuait de l’importance en son sein des libertés individuelles, au point de justifier ses aventures impérialistes par un souci de les faire prévaloir ailleurs, les gouvernements de plusieurs pays industrialisés n’hésitent plus désormais à les laminer sous des prétextes fallacieux, afin de préserver coûte que coûte le statu quo.

Car c’est bien au nom de la sacro-sainte défense de l’ordre établi, et pour barrer la route à toute velléité d’engager une action climatique conséquente, que le monde s’enfonce à nouveau dans une spirale de violence et d’intolérance. On dénonce volontiers les théories de la conspiration, ces simplifications abusives qui servent de succédanés commodes à des analyses factuelles et rationnelles. Mais, à l’inverse, il existe des conspirations bien réelles, et s’il en est une qui est à l’œuvre aujourd’hui, c’est celle, éminemment ploutocratique, qui défend le modèle d’une société foncièrement inégalitaire et soumise au dogme d’une croissance infinie alimentée au pétrole, au gaz et au charbon, ignorant les alternatives renouvelables. 

La voie d’un capitalisme vert, aux structures prédatrices intactes mais fondé sur les énergies renouvelables, explorée timidement ces dernières décennies, s’est avérée impraticable. Les politiques de décarbonation qui ont découlé de cette tentative de compromis ont braqué les plus riches, opposés à toute réduction de leurs rentes, tout en échouant à faire baisser les émissions de gaz à effet de serre. Remettre en cause la place centrale des énergies fossiles dans nos sociétés, c’est menacer l’ensemble d’une pyramide qui met la planète en coupe réglée.

La conspiration à l’œuvre, faite notamment d’interventions financières éhontées dans les processus démocratiques et de prises de contrôle de médias et de réseaux sociaux, s’en prend donc systématiquement à tout ce qui menace de faire dérailler la course à l’anéantissement qu’est le thermo-capitalisme. Ainsi, alors que l’humanité misait sur des efforts diplomatiques pour engager une sortie concertée des énergies fossiles, les autoritarismes d’extrême-droite, trumpisme en tête, alliés aux intérêts pétroliers, ont déjà pratiquement réussi à vider de leur substance les efforts multilatéraux relatifs au climat (accord-cadre de l’ONU, groupe intergouvernemental sur le climat, conférences des parties). Mais ils sont aussi parvenus, en piétinant d’autres normes du droit international, à saboter le respect minimal dont celles-ci ont besoin.

« Je hais les théories conspirationnistes. Je les ai toujours haïes. En tant que journaliste, elles sont ce contre quoi je me bats habituellement. Et pourtant, depuis quelques années, je me suis retrouvée à dire des choses un rien hérétiques sur des panels et en conversation avec d’autres reporters : Nous devons commencer à adopter un langage plus ouvertement conspirationniste. Car la véritable histoire du changement climatique (...) est celle d’un pouvoir coordonné, de tromperie délibérée et d’un gouvernement corrompu qui agit de manière itérative pour promouvoir une industrie qui empoisonne les humains et l’environnement pour son profit. Il se trouve que c’est une conspiration réelle », expliquait il y a quelques semaines Emily Atkin, fondatrice de la newsletter Heated.

De Boutcha à Gaza en passant par le Sud-Soudan, pour n’en citer que trois, le monde n’a pas manqué, ces dernières années, de moments tragiques illustrant l’érosion des normes du droit international. Mais le nuage toxique qui a recouvert Téhéran la semaine dernière après des bombardements revendiqués par l’armée israélienne sur des dépôts de carburant de la capitale iranienne, au point d’y transformer le jour en nuit, associe avec un symbolisme remarquable démolition des normes et conspiration fossile. Même s’ils employaient des bombes conventionnelles et visaient officiellement des « infrastructures », ces bombardements relevaient d’une attaque chimique puisqu’ils exposaient délibérément les Téhéranais à des substances dangereuses, avec de probables conséquences négatives à long terme sur leur santé. Difficile d’être davantage aux antipodes de la décarbonation qui devrait être la priorité absolue de tous à l’échelle planétaire.

Jean Lasar
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