Deux des protagonistes, Berthe Lutgen et Misch Da Leiden au fil des décennies qui ont suivi

L’été 69 comme point de départ

d'Lëtzebuerger Land vom 03.12.2021

1 Attention, ne pas se fier au titre de l’exposition ouverte à la Villa Vauban jusqu’en mai prochain : Summer of ’69 (en anglais, en plus). Faut aller directement au sous-titre, lui mentionne les deux artistes, Berthe Lutgen et Misch Da Leiden, dont les œuvres (la plupart postérieures à la date indiquée) sont exposées dans la quasi-totalité des salles. Seule la salle d’entrée, en introduction si l’on veut, ramène à la fin des années 60, années d’ébullition dont les bulles ont poussé ou surgi jusque dans notre pays. Mais de là à parler de subversion ou de révolte, les mots ont un sens, Edmond Thill, à qui on doit un regard fouillé sur l’époque en question, évoque des années contestataires, qualification plus appropriée.

Dans la foulée de mai, première manifestation tant soit peu rebelle, au sein même du salon du Cercle artistique, dès octobre 1968 : le tableau vivant du collectif (caractéristique du moment) Arbeitsgruppe Kunst, en maillot de bain, sur une plage aménagée, avec prairie, ciel bleu et soleil, arbres et fleurs. Le dossier de presse comprend une photo bien signifiante, les baigneurs, et face à eux, lors d’une visite officielle, trois, quatre hommes dont le ministre Bodson, bien sapés, costume sombre, un sourire gêné aux lèvres. Cela s’est passé plus radicalement chez nos voisins de Trèves, avec les jeunes artistes sous la houlette de Beuys, les Katharina Sieverding et Imi+Imi (Giese et Knoebel) notamment pour une multiplication peu miraculeuse du « Heiliger Rock ».

La Pétrusse et sa Ligne brisée, Prüm et sa Salle électrique, d’autres événements ont suivi, avant la Première exposition non affirmative et coopérative d’art actuel du groupe Initiative 69, et la création du GRAP, Groupe de recherche d’art politique. À côté, il y a eu l’activité des Granges de Consdorf, dès 1967, marquée par les dissensions politiques, tout cela menant aux éclatements et aux dispersions.

2 Dans Arden, le paradis figuré de 1968, Berthe Lutgen fut la seule femme, déjà il ne fallait pas se tromper sur l’aspect idyllique. Le tour, de sa part, se fit carrément accusateur, revendicateur, en 1969, avec les cinq peintures de corps de femmes, parties couvertes par des culottes, vues de devant et de derrière, et dans l’exposition entre les tableaux se tinrent quatre jeunes femmes, les bras croisés. Elles ne sont plus à la Villa Vauban, les peintures n’en ont rien perdu de leur impact, elles sont passées d’ailleurs dans la collection de la Ville de Luxembourg. Prises entre des parties d’un rouge éclatant, ces images féminines ont cette force qui conduira à la création du MLF, réclamant déjà une libération.

Quelque dix ans plus tard, et la série a quitté l’intimité de la BnL, voici les six sérigraphies, des exemplaires uniques, où l’invention graphique de Berthe Lutgen, (se) jouant d’un art tellement galvaudé dans la publicité, fait un peu le tour de la représentation des femmes : un moment de grandes et belles recherche et richesse formelles, au service d’une cause, des moments tantôt touchants, émouvants, tantôt saisissants, percutants, il est des images qui de la sorte agissent comme des coups de poing.

On connaît la manière plus récente de Berthe Lutgen, telle qu’elle se déploie sur deux murs d’une salle, Marche des femmes, au-delà des frontières du pays, à la dimension universelle. Avec au bout, dans un triptyque qu’elle-même appelle historique, comme le résumé, le condensé d’une vie et d’un art engagés. Pour la dignité de tous.

3 Misch Da Leiden vit et travaille depuis longtemps à Düsseldorf, il y a eu quand même son retour au pays en 2016 pour une exposition au Schlassgoart, à Esch-sur-Alzette. Le souvenir en permet de combler telles lacunes dans le choix des œuvres de la Villa Vauban. Mais l’attention y est en premier prise par une œuvre de grande taille, deux mètres sur deux, sous forme de trois bandes faites comme pour les images d’un film, images plus floues, une dizaine, et à la fin, un texte, et l’image en rouge où on peut lire qu’une usine est en grève. Bande de film, certes, mais la réalité est bien inscrite dans la forme même, du travail à la chaîne, Fliessband, dit le titre, et les gestes en disent long.

D’autres œuvres des années 70, tel un triptyque d’images Polaroïd, auraient permis un face à face intéressant avec Berthe Lutgen. Là, chaque artiste est pris pour lui-même. Et l’exposition, pour Misch Da Leiden, met l’accent sur ce qui domine avec le tournant du siècle : des compositions qui ouvrent l’espace pictural, avec des superpositions, des imbrications. Il en résulte des kaléidoscopes de la vie moderne, en ce sens que des fragments en sont rassemblés, des instantanés, se trouvent joints dans un décalage pour former une unité nouvelle, inédite. « Multilaterale Figuration », disent tels commentateurs pour caractériser ce qui tient également du montage.

4 Ils sont deux, on peut se demander s’il n’aurait pas fallu y joindre un troisième larron. Il figure à l’avant-plan, à droite, sur la photo de 1968. Marc Reckinger, on l’aura deviné, n’aurait pas dissoné dans le contexte, au contraire. Par son engagement constant, par autre chose qui importe dans un art de contestation, comment faire pour être le plus efficace possible, comment trouver l’expression esthétique adéquate, celle qui convienne au message (du moment qu’on a rejeté, disons une fois, l’art pour l’art).

Tant qu’on y est, dans ce retour à une époque lointaine de l’art dans le pays, tous sont passés, y ont eu souvent leur première exposition, par la galerie Horn. Il est grand temps qu’un hommage soit rendu à Ernest Horn, découvreur de talents, galeriste novateur, à qui il ne manquait que le sens des affaires.

Lucien Kayser
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