RTL Group

Video killed the radio star

d'Lëtzebuerger Land du 08.01.2004

Il y a vingt ans : dans un studio de télévision à Bertrange deux hommes plutôt poilus et plus tellement jeunes sont assis dans une baignoire, portant de drôles de lunettes de plongée. Neuf ans plus tard, le projet lancé ce 2 janvier 1984 et bénéficiare depuis 1990 sera devenu la chaîne de télévision la plus regardée d’Allemagne : RTL Television ou, comme elle s’appelait il y a vingt ans, RTL Plus. Ce n’est en fait que ce jour-là qu’a commencé l’ère pendant laquelle la Compagnie luxembourgeoise de télévision (CLT) méritait pleinement le « T » qui, trente ans plus tôt, avait remplacé le « R » de « radiodiffusion ». Aujourd’hui, la radio n’entre plus que pour cinq pour cent dans le chiffre d’affaires de ce qui est devenu RTL Group. Le lancement de RTL Plus fut le premier pas dans une nouvelle vie pour la CLT, fondée en 1933. La décision de créer une chaîne de télévision allemande fut à l’époque prise par un actionnariat franco-belge sous l’impulsion d’un directeur général luxembourgeois, Gust Graas. Leurs partenaires, Bertelsmann, aujourd’hui propriétaires de RTL Group, avaient dû mettre la main à la poche pour accéder au savoir-faire des Luxembourgeois. « La CLT disposait alors avec Gust Graas, le visionnaire et l’homme des programmes, et Jules Felten, le financier, d’une équipe de direction très forte, » estime Freddy Thyes, alors un collaborateur de Felten. Le projet RTL Plus a pu être réalisé grâce à la présence de deux équipes distinctes à la Villa Louvigny, siège historique de la Compagnie. D’une part, il s’agissait d’une bande d’expatriés d’outre-Moselle, qui réalisaient à Luxembourg avec grand succès le programme radio allemand de RTL. D’autre part, il y avait des techniciens, qui disposaient d’une expérience presque trentenaire dans l’audiovisuel depuis le lancement de RTL Télévision (destiné à la Lorraine et à la Wallonie). C’était une grande époque pour la vieille CLT : trois ans plus tard ce sera, après plusieurs échecs, le lancement de M6 (le nom RTL6 leur avait été interdit) en France et de RTL TVi en Belgique. En 1989, c’est le tour aux Pays-Bas avec la création de RTL4. Gust Graas s’était retiré des affaires une année plus tôt. Tous ces projets ont en commun qu’ils n’étaient jamais réalisés seuls mais avec des partenaires locaux dans l’actionnariat. Le moteur de la création de ces chaînes se trouvait toujours au Luxembourg. Toutes ces chaînes jouent aujourd’hui dans le peloton de tête des paysages audiovisuels respectifs, si elles ne mènent pas la danse. Autour d’elles, de véritables « familles de chaînes » se sont créées, permettant une exploitation idéale des droits audiovisuels de RTL Group. Le chemin pour y arriver n’était facile pour aucun des projets. Tous ont plus ou moins suivi la même voie. Les Luxembourgeois retiennent surtout les polémiques autour du « Schmuddelprogramm » de RTL Plus, qui montrait un peu plus de peau nue que ce qu’on avait vu jusqu’ici à la télé germanique. Même si on en a beaucoup moins parlé au Luxembourg, les autres chaînes du groupe sont aussi passées pas là. « Au Luxembourg, explique Freddy Thyes, ancien patron de RTL4, on regardait surtout RTL Plus, mais sur M6 et RTL4, on a passé des émissions qui allaient bien plus loin que le fameux Tutti Frutti. » Five, le petit dernier lancé en 1997 au Royaume-Uni, se trouve toujours dans cette phase pubertaire. Le début de l’ère de la télévision privée, rendue possible grâce à une dérégulation plus ou moins poussée dans les différents pays européens, allait mettre la CLT sur orbite. Pour le centre luxembourgeois du groupe, jusque-là incontesté, ce sera le début de la fin. Trois ans après son lancement, en 1987, RTL Plus passe la frontière pour s’installer à Cologne : le prix à payer pour obtenir des fréquences hertziennes pour la diffusion de la chaîne en Allemagne. Le programme de radio reste certes, mais ne se relèvera pas du coup que la radio publique WDR lui portera une fois qu’il lui fut permis de diffuser de la publicité. L’autre équipe créative, celle de RTL Télévision, sera décimée dès 1987 puisqu’elle constituera le fondement sur lequel sera construit M6. « Le site luxembourgeois y a perdu beaucoup de savoir-faire, » se rappelle Freddy Thyes. RTL Lorraine (aujourd’hui RTL9) sera certes maintenu, mais s’installera plus tard à Metz alors que l’équipe belge produira RTL TVi à Bruxelles. Ce n’est rien d’autre que l’application du vieil adage de Gust Graas, « de faire des programmes pour les gens de là-bas avec des gens de là-bas ». Alors qu’en radio, les temps des grandes ondes sont révolus depuis longtemps, le personnel de finance [&] controlling dépasse rapidement en nombre les hommes et femmes du métier médiatique au corporate centre du Kirchberg. L’échec du projet Club RTL, un bouquet digital, n’a fait qu’accélérer la tendance en 1996. Avec la dérégularisation générale du secteur des médias audiovisuels, le rôle du Luxembourg – permettre d’émettre vers un marché sur lequel on ne peut obtenir d’autorisation – devient superflu. Les efforts des autorités pour attirer de nouveaux acteurs de l’audiovisuel au Luxembourg se concentre de nos jours surtout sur de petits bouquets de chaînes thématiques. Au sein de la CLT, c’est un autre rôle du Luxembourg qui disparaît : fournir les cadres des nouvelles chaînes de télévision. Aussi bien pour RTL Plus que pour M6 ou encore RTL TVi, les anciens de la Villa Louvigny étaient fortement représentés dans les équipes dirigeantes des nouvelles aventures. C’était des gens comme Helmut Thoma, Jean Stock ou Jean-Charles de Keyser, le dernier des trois à être resté fidèle à RTL Group. Mais il y avait aussi les Luxembourgeois : Marc Conrad ou Nic Jakob (aujourd’hui patron d’Enex, l’agence d’images interne à RTL Group) chez RTL Plus, Freddy Thyes et Henri Roemer chez RTL4 ou encore, plus tard, Claude Schmit, entre-temps patron de Super RTL. C’est en même temps le dernier Luxembourgeois dans une position opérationnelle supérieure dans le groupe. De nouveaux défis l’attendent d’ailleurs, Disney, le partenaire de RTL dans la chaîne pour enfants, ayant décidé d’utiliser Super RTL comme base pour conquérir l’Europe centrale et orientale. Il y a cependant un domaine dans lequel on fait toujours appel au Luxembourg : le volet technique d’un nouveau lancement. À part Five - les experts Luxembourgeois n’y ont assisté qu’à une seule réunion - toutes les chaînes nouvelles du groupe ont été créées en recourant à l’expérience d’une équipe technique aujourd’hui intégrée dans Broadcasting Center Europe (BCE) mais toujours dirigée par Jean Lampach. Une douzaine de lancements de chaînes sont à l’actif de la dizaine de spécialistes, qui œuvrent aussi de plus en plus en dehors de RTL Group. Les installations techniques à la Coque, à l’Abbaye Neumünster ou encore au siège d’Arcelor vont ainsi sur leur compte. La dernière mission du genre (en fait la première depuis quatre ans et le lancement de RTL Klub en Hongrie en 1999) concerne la Croatie. RTL Group y a participé à un appel d’offres pour la privatisation de la troisième chaîne. « Nous avons été impliqué dès le début, explique Jean Lampach. C’est nous qui avons rédigé le cahier technique de la soumission, un exercice dans lequel nous disposons entre-temps d’une certaine expérience. » Depuis que le consortium HRTL a remporté le concours de beauté, BCE se prépare au lancement de la chaîne. « Nous avons une personne qui planche depuis un an sur le dossier, explique Jean Lampach. Nous avons délégué des personnes clefs en Croatie pour soutenir les équipes locales. » C’est l’équipe luxembourgeoise qui a choisi les locaux pour installer la chaîne, ils mettront en place toute la technique, des studios à l’équipement de diffusion, et ils s’occuperont de la formation du personnel local (en partie au Luxembourg), qui opérera en fin de compte les installations. Bien que la chaîne devrait être lancée dans les prochains mois, la mission de BCE ne prendra fin qu’à la fin de l’année. Pour la programmation par contre, on est loin des bons vieux temps. Le futur directeur a été choisi parmi les équipes de RTL en Allemagne. RTL Television étant très populaire en Croatie, la nouvelle chaîne copiera certains concepts de sa grande sœur allemande tout comme elle bénéficiera de l’expérience de RTL Klub (qui a son tour était modelé sur l’exemple de RTL TVi). En Pologne en 1996 avec Paul Lorenz (RTL7, un échec, sera plus tard revendu) et même encore en 1997 (année où Ferd Kayser, dernier responsable opérationnel luxembourgeois, quitte le groupe) pour RTL Klub, le Kirchberg était la bonne adresse pour participer à de nouveaux projets. Au plus tard depuis la mainmise de Bertelsmann sur RTL Group, le Luxembourg ne présente cependant plus qu’un centre administratif - trop loin des centres opérationnels pour s’amuser, trop loin de Gütersloh pour faire carrière. Les profils de futurs patrons de chaînes se font rares au Kirchberg. Et s’il y en avait, ils ne seraient guère les bienvenus auprès des barons dirigeant les « familles de chaînes ». BCE peut donc toujours clamer disposer d’un savoir-faire unique. Qui d’autre à mis sur pieds autant de chaînes de télévision ? Mais c’est un métier qui se fait rare. Les années fastes semblent passées, bien que Bertelsmann ait chargé RTL Group de continuer sa percée vers l’Est. La dernière grande manœuvre du groupe était pourtant très loin de l’esprit des années 1980 : afin de prendre pied en Espagne, RTL remue ciel et terre pour mettre la main sur une chaîne existante, Antena3. Cette première, au moins pour une opération de cette envergure, sonne ainsi la fin d’une époque dont les humbles débuts datent d’il y a vingt ans.

 

Jean-Lou Siweck
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