Mardi, le conseil échevinal de la Ville d’Esch-sur-Alzette a nommé la metteure en scène Carole Lorang comme nouvelle directrice de son théâtre municipal. Portrait

La militante souriante

Carole Lorang
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 05.01.2018

Deal Si la nomination du nouveau directeur du Théâtre d’Esch a pris si longtemps – l’appel à candidatures avait été lancé en juillet 2017, la présentation de la successeure de Charles Muller a eu lieu mardi 2 janvier, soit six mois plus tard –, c’est que, en coulisses, la politique s’en mêla d’une manière peu ragoûtante. En effet, Etienne Schneider, le ministre socialiste de l’Économie et probable tête de liste de son parti pour les élections législatives d’octobre, avait proposé un marché à une des candidates, l’actrice, présentatrice et productrice de films (Deal Productions) Désirée Nosbusch : tu acceptes de figurer sur notre liste pour les élections législatives et je ferai en sorte que tu deviennes directrice du théâtre. Cela a bien emmerdé Véra Spautz (LSAP) et sa majorité de gauche et serait, selon plusieurs sources concordantes que le Land a pu interroger, une des raisons du retard qu’avait pris la procédure, l’ancien conseil échevinal se tâtant sur quelle procédure mettre en place pour que le pot-aux-roses ne soit pas découvert. La mise en place d’un jury fut évoquée, de premières personnes contactées pour éventuellement y figurer. Le résultat du 8 octobre les prit au dépourvu, et la nouvelle majorité CSV-DP-Déi Gréng du jeune maire Georges Mischo (CSV) était sous pression pour cette nomination. Surtout qu’il s’agit d’un contrat à durée indéterminée, et que, après le scandale qu’avait provoqué la possible non-reconduction des deux responsables d’Esch 2022, Janina Strötgen et Andreas Wagner (voir d’Land du 8 décembre 2017), ils ne pouvaient plus se permettre de faux-pas.

« Le conseil échevinal a vu tous les candidats, ils étaient neuf, avant de se décider à l’unanimité pour Carole Lorang », expliqua Georges Mischo mardi dans la salle des séances de l’Hôtel de Ville d’Esch. D’autres candidats sérieux étaient donc Désirée Nosbusch, puis Fred Frenay, acteur et metteur en scène, le chorégraphe Jean-Guillaume Weis, l’auteur et metteur en scène Rafaël David Kohn et le metteur en scène Stefan Maurer, auxquels s’ajoutaient quelques inconnus de la scène. (Carole Lorang avait elle-même déjà postulé lors de la dernière échéance, lors du départ à la retraite de Philippe Noesen ; elle avait alors même pas trente ans et s’était présentée avec Karolina Markiewicz ; le choix s’étant porté sur Charles Muller). Comme ni le maire, ni l’adjoint à la culture libéral Pim Knaff ne sont de grands experts de théâtre, ils ont, après les entretiens qui ont eu lieu fin décembre, pris le téléphone et demandé conseil à des connaisseurs de la scène théâtrale et des arcanes de la culture : tous auraient salué la compétence et le professionnalisme de Carole Lorang. C’est donc le cœur léger qu’ils purent présenter l’élue mardi ; les réactions du milieu furent enthousiastes.

C’est tout sourire que Carole Lorang se présenta devant la presse. Souriante mais déterminée. Et ce non seulement parce qu’elle pourra désormais mettre en musique ses visions d’une professionnalisation des modes de production du théâtre au Luxembourg – « aujourd’hui, on applique toujours la même recette : six semaines de répétitions avec trois acteurs, pour trois représentations et puis c’est fini » regretta-t-elle –, développer d’autres formes, comme travailler durant une année sur un projet pour encourager une nouvelle créativité. Mais souriante aussi parce que le matin même paraissait le nouveau numéro du magazine spécialisé allemand Theater heute, celui de janvier 2018, la bible du théâtre germanophone, dans lequel sa mise en scène de 7 Minuten – Betriebsrat de Stefano Massini, coproduit par les Théâtres de la Ville de Luxembourg et le Staatstheater de Mayence, reçoit une critique dithyrambique. Esther Boldt la couvre d’éloges : « Carole Lorangs Regie besticht mit einer feinen Schau-spielerinnenführung und mit einem hohen Gespür für Musikalität, für den Rhythmus der Inszenierung. Sie weiß die Gruppendynamiken, die Ungeduld und das Kopfzerbrechen, die Wortgefechte und die Frustration, den aufkeimenden Jubel und das leise Misstrauen fein zu orchestrieren – und ihr Ensemble ist durchweg grandios ». Début novembre, le site Nachtkritik.de avait déjà noté que « Lorangs Figuren sind Stereotypen, die sich durch ihre Vergangenheit, ihr Alter, ihre subjektiven Gefühle und unterschiedlichen Beweggründe aneinander stetig aufreiben. » Il est assez rare que des mises en scènes luxembourgeoises soient vues par des critiques de renom (à l’exception de celles de Frank Hoffmann), Carole Lorang peut donc se réjouir d’une double reconnaissance, nationale et internationale cette semaine.

Nouvelle génération La (toujours assez) jeune femme – elle est née en 1974 – est une représentante de la nouvelle génération du théâtre autochtone, celle qui, après les pionniers que furent les Tun Deutsch, Marc Olinger, Philippe Noesen,Marja-Leena Junker, Frank Feitler, Frank Hoffmann et Charles Muller, trouva tout à fait naturel de s’engager dans une carrière théâtrale, de faire des études spécialisées – mise en scène, direction d’acteurs et management culturel à l’Insas à Bruxelles (de 1996 à 2001) –, puis de faire ses armes sur le terrain, en tant qu’assistante à la mise en scène d’abord, puis avec ses premières créations à elle. Par exemple Ménage de l’auteur hongrois Péter Nádas à la Kulturfabrik, en 2003. Adepte du théâtre populaire – elle a fait son mémoire de fin d’études sur « le silence dans le Volkstheater, de Horváth à Kroetz » – elle est à l’opposé de sa consœur Anne Simon : là où Simon est hyperkinétique, nerveuse, moderne et fluo déjantée dans son travail, Carole Lorang est calme, posée, intemporelle et plutôt dans les tons de gris hyperchic.

Depuis le début du siècle, elle travaille d’arrache-pied pour vivre en tant qu’indépendante, enchaîne les mises en scène qui sont parfois des commandes, parfois des propositions personnelles. C’est grâce à sa rencontre avec Frank Feitler, alors directeur du Grand Théâtre, qu’elle évoluera le plus rapidement. Feitler dit à tous les créatifs qui viennent le voir pour mettre en scène au Limpertsberg qu’il ne veut jamais en être le producteur exclusif, à eux de se démerder pour trouver des moyens supplémentaires et des coproducteurs, de préférence des théâtres à l’étranger. Carole Lorang fonde alors la Compagnie du Grand Boube, avec ses amis et collaborateurs fidèles comme l’auteur et dramaturge Mani Muller (son partenaire dans la vie) et l’actrice Bach-Lan Lêbathi (qu’on retrouve dans beaucoup de ses pièces). Et ça marche : Yvonne, la princesse de Bourgogne ou La maison de Bernarda Alba sont des succès critiques, la dernière tourna dans toute la France – car Feitler, discrètement, invita des directeurs de théâtre internationaux aux premières, afin de leur montrer l’œuvre fini. Produire autrement et se tourner résolument vers l’étranger pour avancer est aussi une des recettes que Carole Lorang veut appliquer au théâtre d’Esch, une de ses priorités étant que le théâtre accordera une large place à la création autochtone. Elle-même voulant continuer à mettre en scène, mais seulement une pièce par an ou par 18 mois, car « je ne veux pas prendre en otage la maison ».

Belgitude De son temps d’études en Belgique, mais aussi ses premières expériences de travail, Carole Lorang a gardé un côté un peu belge : modeste et pragmatique, elle sait qu’il faut avant tout travailler pour avancer. Elle n’a jamais attrapé la grosse tête après une tournée couronnée de succès, pas même en étant élue, en 2016, première femme présidente de la Theaterfederatioun. Au contraire : elle a profité de ce poste pour faire une petite révolution et impliquer les créatifs indépendants représentant toutes les professions théâtrales dans ce qui fut avant une organisation patronale. Elle veut y parler barèmes d’honoraires, conditions de production, aide à l’export... Depuis, elle fut de toutes les table-rondes, de tous les débats, de tous les groupes de travail du ministère de la Culture. À côté de ses mises en scène, de son activité d’enseignante dans divers Conservatoires et de mère de deux enfants. À Esch, elle veut ramener le théâtre dans la vie des gens, aller à leur rencontre, ouvrir la maison et son bar, la rendre accueillante pour les adultes aussi bien que pour les jeunes et les enfants. Elle a d’ailleurs monté de nombreux spectacles pour enfants et jeunes, de Struwwelpéiter à Wilhelm B.

Expérimental Carole Lorang est aussi une adepte de la transdisciplinarité – elle veut entre autres miser sur le théâtre musical – et de l’expérimental : on se souviendra par exemple de son concept Ni vu ni connu, avec lequel elle et son équipe surprirent chaque mois avec un spectacle ayant lieu à un autre endroit caché, de l’année culturelle de 2007 jusqu’en 2010. La savoir à la tête de la deuxième scène du pays pour l’année culturelle 2022 rassure énormément.

Faits et chiffres sur le Théâtre d’Esch

Construit au début des années 1960 inauguré en 1962 (deux ans avant le « Neien Theater » de la Ville de Luxembourg) le Théâtre municipal de la Ville d’Esch-sur-Alzette est, au même titre que celui de la capitale, un service communal. Il aura été dirigé par quatre hommes : Joseph Wampach, Guy Wagner, Philippe Noesen et (jusqu’en juillet de cette année) Charles Muller. Il dispose de quelque 500 sièges, la partie publique a été rénovée à la fin des années 1990 et la technique entre 2008 et 2010 (coût : seize millions d’euros) en faisant une des scènes les plus performantes du pays. Son budget toutefois est limité :
4,3 millions d’euros, soit plus du double du Théâtre national de Frank Hoffmann (qui est une asbl), mais moins du quart de celui des Théâtres de la Ville de Luxembourg (17 millions par an). L’État ne lui accorde qu’une aide modeste de 350 000 euros par an. Le budget artistique est de moins d’un million d’euros (900 000), avec lequel il assure aussi bien des créations que des coproductions et des accueils. Le Théâtre emploie une cinquantaine de personnes, dont
18 placeurs et placeuses, les concierges et caissiers etc. L’administration à proprement parler n’est que de trois postes et demi, plus le directeur lui-même, ce n’est rien. Lors de la présentation, mardi, tout le monde, y compris les politiques, s’accordaient à dire que le budget devait être revu à la hausse et « deux à trois » postes créés d’urgence, notamment dans la communication, la production et/ou la diffusion. Carole Lorang est la première femme à diriger un théâtre municipal au Luxembourg. Elle commencera en mars et son contrat est à durée indéterminée, comme tous les postes de directeurs de théâtre public. Durant quatre mois, jusqu’à ce que Charles Muller prenne sa retraite, ils pourront travailler ensemble pour assurer une transition sans couacs. Une grande partie de la prochaine saison, 2018/19, est déjà programmée.

josée hansen
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