Musique classique

Génies précoces

d'Lëtzebuerger Land du 05.02.2021

Le rendez-vous musical du 29 janvier, à la Philharmonie, s’annonçait, à plus d’un titre, excitant. Il le fut. Tant par la qualité des interprètes, qui tinrent leurs promesses, en se montrant à la hauteur de la réputation qui est la leur, que par celle des œuvres aux fragrances contrastées, quand bien même la programmation aura été chamboulée de bout en bout. On s’attendait, en effet, que l’OPL se la joue russe, avec Chostakovitch, Prokofiev et Tchaïkovski. Mais la pandémie en a décidé autrement, notamment en obligeant les organisateurs à alléger le programme initialement prévu.

Pas de zakouski, donc, mais un incipit in medias res, avec le Concerto pour piano n° 1 de Chopin, confié, pour l’occasion, aux mains expertes du jeune pianiste, époustouflant de virtuosité, Seong-Jin Cho, dont l’un des titres de gloire – et non des moindres – est d’avoir remporté, à seulement 20 ans, haut la main, le premier prix du célèbre Concours International… Frédéric Chopin ! Le natif de Séoul, ex-enfant prodige qui commença le piano à l’âge de six ans et donna son premier récital cinq ans plus tard, s’investit totalement dans ce Concerto un tantinet longuet mais d’une évidente sincérité. De plus, il semble avoir choisi d’assumer sans calcul les faiblesses d’écriture de cette œuvre de jeunesse qui cède à toutes les conventions du genre. Charme irrésistible, facilité insolente, optimisme débordant sont les vertus du Coréen, et sa fougue parfois excessive, l’émoi un brin guimauve et les frémissements quelquefois intempestifs de ses 26 printemps sont de loin préférables aux éclats des broyeurs d’ivoire. Que sa qualité exceptionnelle de cantando ne parvienne pas à masquer çà et là un certain relâchement rythmique voire un alanguissement certain qui trahissent un manque de tension n’est finalement pas très gênant, tant le style est mis, ici, au service d’une ardente confession. Mieux qu’un jeu, une conquête ! Quant à Gustavo Gimeno, qui l’accompagne à la tête de l’Orchestre maison, il réussit, à force de noble grandeza et bienveillante sollicitude, à élever le discours orchestral au niveau de la partie du soliste.

Mais, ce soir-là, il était écrit que le Polonais n’était pas le seul gamin de génie inscrit au programme. Né un an plus tôt, un autre Wunderkind s’apprêtait à stupéfier par sa précocité l’univers de la musique : Félix Mendelssohn. Sa Symphonie n° 4 dite « Italienne » est un pur joyau, irradié d’une lumière toute méditerranéenne, toute empreinte qu’elle est de l’exubérance torrentueuse de ce pays solaire, dont le compositeur disait qu’il « dispense le bonheur ». L’interprétation est d’une distinction classieuse. Ce sont les premiers violons qui, avec une fraîcheur apollinienne, un naturel épuré, une légèreté impalpable (Mozart n’est pas loin !), qui portent l’œuvre et entraînent les autres pupitres. Dès les premières mesures de l’Allegro initial, c’est l’éblouissement d’une atmosphère féerique qui vous saisit à la gorge. Pudique, l’Andante, une des meilleures pages de Mendelssohn, invite à la rêverie mélancolique. Le Scherzo convainc par la sérénité gracieuse et la fluidité subtile du propos. Le contraste n’en est que plus saisissant avec le Saltarello final, festival de griserie irrésistible (d’ailleurs, on n’y résiste pas !). Sur le rythme d’enfer de la danse populaire italienne - rythme qui en exacerbe l’alacrité virevoltante et l’énergie exultante -, le maestro Gustavo Gimeno conduit son ensemble à travers le tourbillon des triples croches avec une fougue vertigineuse qui force l’admiration. Et les Opéliens de se démener comme des beaux diables pour rendre justice à la verve décoiffante de ce morceau de bravoure et, d’une manière plus générale, au regard idoine que leur patron porte sur ce carnet de voyage rédigé à la croisée des chemins entre classicisme et romantisme.

Voilà une pâture musicale facilement digeste ! Voilà une musique qui adoucit les mœurs ! Voilà une fête enchantée qui offre l’opportunité de faire passer aux mélomanes, en ces temps troublés et douloureux, un agréable moment sans « prise de tête ».

José Voss
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