Vous avez dit PPP ?

d'Lëtzebuerger Land du 21.10.2022

La réussite d’une carrière professionnelle tient parfois à peu de choses. Il suffit d’une rencontre manquée, d’un projet finalement avorté ou encore de faire l’objet d’un procès pour que des auteurs, aujourd’hui fameux et célébrés à travers le monde, restent de magnifiques anonymes. Le cas de Pier Paolo Pasolini est en ce sens intéressant. Et son premier long-métrage, Accattone (1961), présenté ce mercredi à la Cinémathèque de Luxembourg, aurait pu très bien ne jamais voir le jour.

Tout au long de sa vie Pasolini aura essuyé de nombreux écueils, comme lorsqu’il quitte le Frioul de son enfance pour emménager à Rome en compagnie de sa mère en janvier 1950. Sans le sou et dépourvu de relations au sein de la capitale italienne, Pasolini est aux abois, acculé, déprimé, désœuvré. Disoccupato. Sa mère est contrainte de faire des ménages pour subvenir à leurs besoins. Il lui faudra plusieurs années pour élargir ses connaissances et être à son tour introduit dans le milieu cinématographique, Rome étant à cette époque la Mecque du cinéma, l’équivalent européen d’Hollywood outre Atlantique. Grâce à l’aide de l’écrivain Giorgio Bassani, auteur du Jardin des Finzi-Contini (1962), le talent littéraire de Pasolini pourra pleinement s’exprimer et être reconnu. Et quoi de mieux que des scénarios pour révéler son écriture et la finesse de son esprit ? Cette première expérience menée au côté de Bassani pour La Fille du Fleuve (1954) de Mario Soldati en appellera d’autres. Pasolini excelle en tant que scénariste, si bien que les commandes se succèdent à un rythme effréné, écrivant chaque année pour des cinéastes tels que Federico Fellini (Les Nuits de Cabiria, 1957 ; La Dolce Vita, 1960) ou Mauro Bolognini, cinéaste homosexuel comme Pasolini qui trouvera en ce dernier le collaborateur parfait. Ensemble, ils écriront l’un des films italiens les plus audacieux et critiques à l’endroit des bonnes mœurs et du virilisme, celui-ci s’attaquant au tabou de l’impuissance masculine. Ce film, c’est Le Bel Antonio (1959), avec Marcello Mastroianni et Claudia Cardinale, tourné tout juste deux ans avant Accattone.

Fréquentant désormais les coulisses des tournages, Pasolini souhaite passer devant la caméra. Germe ainsi le projet de tourner un film dans les banlieues de Rome, parmi les sous-prolétaires méridionaux qui trouvent un premier refuge dans la Ville éternelle. Intéressé par le projet, l’ami Fellini, qui vient de créer sa propre société de production, souhaite le financer. Des photographies des lieux sont prises ainsi que des portraits de celles et ceux qui pourraient y figurer. Parallèlement, Pasolini poursuit auprès de Sergio Citti sa collecte de termes en romanesco, le dialecte local dans lequel seront écrites les répliques d’Accattone, un travail précédemment initié pour les deux romans romains écrit au mitan des années 1950 (I Ragazzi, 1955 ; Une Vie violente, 1959). Les premiers essais tournés par Pasolini ne parviennent cependant pas à convaincre Fellini, qui se détourne du projet. Il faudra la rencontre avec le tout jeune producteur Alfredo Bini pour que Accattone soit enfin réalisé.

Que dire enfin du procès pour « outrage à religion d’État » que l’artiste italien essuie en 1963 pour le court-métrage La Ricotta ? Un motif d’accusation moral qui, dans une Italie encore très conservatrice, équivaut à une mort sociale, à l’arrêt net de sa trajectoire de cinéaste. C’est d’une association jésuite que viendra cette fois-ci le salut pour Pasolini ; la Pro Civitate Christiana, en acceptant de participer à la production de L’Évangile selon Matthieu (1964), se portera garante auprès des banques pour le financer. Voilà comment se décident la visibilité et l’invisibilité d’une œuvre, la notoriété ou l’anonymat d’un cinéaste, au sein d’une vie emplie de multiples circonvolutions..

Accattone est présenté mercredi 26 octobre à 20h30 dans le cadre du premier volet de la rétrospective Pier Paolo Pasolini, Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

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Loïc Millot
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