Luc Frieden conserve les rênes du parti, mais y suscite peu d’enthousiasme. Reportage sur le congrès du CSV à Ettelbruck

« An deem grousse Büro vum Staatsministère »

« Overtime ! »,  au congrès du CSV  à Ettelbruck
Foto: Olivier Halmes
d'Lëtzebuerger Land vom 27.03.2026

Ce samedi, vers 8h30, des délégués du CSV boivent du café et mangent des viennoiseries en attendant le début du congrès. Dans la Däichhal d’Ettelbruck, Luc Frieden ne suscite guère l’enthousiasme, tout au plus une bienveillance tempérée. Le Premier ministre ferait « grosso modo du bon boulot », même s’il était « heiansdo tolpatscheg », estime un délégué sudiste face au Land. « Et puis, quelles seraient les alternatives… Je n’en vois pas. » « T’ass e Schaffert, ee workaholic », estime un autre membre, venu d’une commune limitrophe de la capitale. Un homme quadragénaire du canton de Capellen avoue, lui, ne pas être « un fan ». À Luc Frieden, il préférerait Gilles Roth : « Dat wär de richtege Leader ». Le Premier serait « wäit ewech vun de Leit ». Et de souligner : « Dat ass e ganz grousse Manktem ». Son collègue acquiesce : « Hien wëll op cool maachen, mee hie kritt et net hin ».

Le CSV serait une « Vollekspartei », explique le député nordiste Jeff Boonen, en ouverture du congrès : « Vum Handwierker bei de Beamten, vum Bauer bei de Banquier ». Dans la Däichhal, la « grande famille CSV » prend la forme d’une masse grisonnante, composée en majeure partie de fonctionnaires et de retraités. Les quelques jeunes ont, eux, mis leurs habits du dimanche (souvent des trois-pièces), comme s’ils voulaient se déguiser en politiciens. Aux alentours de neuf heures, les ministres et députés commencent à s’agglutiner devant la scène, prenant des selfies et se faisant des poignées de main appuyées. Jean-Claude Juncker, le vieux mâle alpha, est assis au premier rang. Sans se lever, il attire Luc Frieden vers lui pour l’embrasser sur les joues.

Quatre heures plus tard, Luc Frieden « remercie de tout cœur » le congrès pour « deen enorm staarke Vertrauensbeweis ». Avec 88,25 pour cent, il vient de se faire réélire (sans contre-candidature) à la présidence du parti. Le score n’est guère triomphal (239 voix « oui », 39 voix « non »), mais suffisamment élevé pour ne pas être humiliant. L’essentiel, c’est que ce poste qu’il occupera jusqu’en 2029 devrait lui assurer la pole position aux législatives de 2028. « Ech wëll iwwerhaapt näischt vun deenen nächste Walen wëssen », prétend Luc Frieden, son attention serait entièrement tournée vers les trois années de gouvernement à venir. Les libéraux ne s’encombrent pas d’une telle étiquette politique. « Datt mir de Xavier nees an de Staatsministère kréien », tel devrait être le premier point à l’ordre du jour, lance Corinne Cahen ce mardi soir au congrès régional de la circonscription centre du DP. Et d’ajouter : « Dat Land hei, dat brauch de Xavier ».

Dans la Däichhal, les mêmes formules sont répétées ad nauseam durant toute une matinée : « Le monde est en désordre », mais Luc Frieden et le CSV sont là pour vous protéger « mat roueger Hand », assurant « sécurité », « orientation » et « stabilité ». Dans des temps de crise, on ne devrait pas « opgereegt regéieren a reagéieren », professe le Premier ministre. Le CSV reste un parti profondément légitimiste. Depuis décembre dernier, le mot d’ordre interne, c’est « Rou a Stabilitéit ». L’intégration au gouvernement de Marc Spautz a pacifié le parti et neutralisé le frondeur. L’ambitieux Gilles Roth se retient, et assure qu’entre lui et Luc Frieden, « il n’y pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarettes ». Quant au « Diva-Manager », Laurent Zeimet, il a expliqué en janvier sur RTL-Radio que le ministre d’État est « le premier qui entre en ligne de compte pour devenir Spëtzekandidat ». Même l’éternel enfant terrible, Michel Wolter, dont le nom circulait comme potentiel candidat à la présidence du CSV, n’aura finalement pas défié le chef.

Reste qu’un désistement du Premier ministre ne serait pas un événement inédit dans les annales du parti. Pierre Werner n’en avait informé que son dauphin, le président du parti et le Grand-Duc. En décembre 1983, le congrès du CSV était donc sous le choc en apprenant que leur Premier ministre ne se représenterait pas aux législatives, prévues six mois plus tard, afin de laisser la place à son ministre des Finances, Jacques Santer. Entre le quasi-septuagénaire et le quadragénaire, l’écart d’âge était de 24 ans. Entre Luc Frieden et Gilles Roth, il n’est que de trois ans et demi. L’argument du renouveau serait donc peu crédible.

« Nous aurons encore à l’avenir, je l’espère, de chouettes [flott] congrès CSV auxquels vont assister des humains et non pas des robots », s’exclame Luc Frieden au cours de son long discours de candidature. Il tombe régulièrement dans un registre infantilisant. « Je ne pense pas que vous ayez tout lu ce matin, mais faites-nous confiance », dit-il à propos de la documentation d’un congrès qu’il compare à « ee grousst Familljenfest ». Mais une certaine nervosité transparaît par moments. Thierry Schuman, trésorier du parti et maire de Kopstal, profite de son rapport financier pour mettre en garde les délégués : « Si vous avez organisé un Kuddelfleck-Owend dans votre section, et que le président du parti n’est pas venu – et personne d’autre non plus –, ce n’est pas le moment de voter contre lui. Imaginez un instant que Luc soit réélu avec 77 pour cent ! Le lendemain, on lirait dans le journal qu’il a été détruit, désavoué, mis à l’écart… »

« Well de Luc een ganz digitalen an KI-Mënsch ass », c’est ainsi que Jeff Boonen introduit un clip projeté avant le discours du Premier ministre. On y voit Luc Frieden assis dans un fauteuil exécutif en cuir noir avec appui-tête, en train de débiter des clichés : « D’CSV steet fir d’politesch Mëtt » ; « datt et de Mënschen am Land besser geet » ; « d’Stabilitéit halen ». On entend ensuite une voix off (celle de Frank Kuffer, ancienne vedette RTL et ghostwriter de « Hoppen Théid ») qui annonce solennellement Luc Frieden. Celui-ci commence son discours par : « Eigentlech géif de Film duer goen ». Suivra près d’une heure de discours lisse et lénifiant, qui laissera peu d’impressions et sera tièdement reçu par le public. Ce n’est qu’au bout de cinquante minutes que Luc Frieden justifie son désir de cumul : Ce serait pour lui « une grande chance et un grand enrichissement » de ne pas être uniquement assis « an deem grousse Büro vum Staatsministère », mais d’avoir « un ancrage » dans le parti.

L’autodésigné « capitaine » passe une bonne partie de son discours à faire l’éloge de ses sept ministres. À commencer par Gilles Roth, son potentiel rival. Luc Frieden se dit « presque étonné » que le partenaire de coalition ait passé des annonces pour faire la publicité de l’individualisation fiscale : « On aurait presque pu penser que Gilles avait changé de parti ! » C’était ensuite au tour des ministres Hansen (dont il se dit « extrem houfreg »), de Deprez ( « d’Martine weess ganz genee lo, datt et de Support vun der Partei huet »), Léon Gloden (« remarkabel »), Margue (« Dir kënnt roueg klappen »), Wilmes (« pragmatesch Emweltpolitik ») et finalement Spautz (« hie weess, datt een déi zwou Säite muss kucken »). Le ministre démissionné Georges Mischo, a également droit à une petite dédicace : « Il s’est battu avec toute son énergie – parce que c’est un sportif –, afin que nous puissions progresser dans la mise en œuvre du programme de coalition. »

Alors que Luc Frieden reste générique et gentil, Laurent Zeimet endosse le rôle de père Fouettard. Même si midi est déjà passé, le chef de fraction savoure son moment, glissant aux délégués : « Je suis la dernière chose qui vous sépare de l’apéro ». Son rôle aujourd’hui est de tacler les adversaires politiques, et il s’y donne à cœur joue. Les socialistes ne songeraient qu’à créer des impôts, notamment sur les héritages, et feraient « eng Politik à la française ». Les Verts se verraient comme « le parti qui a toujours raison ». Sans oublier l’ADR et son « agent secret Kartheiser ».

À la Chambre, Laurent Zeimet se montre très frileux à l’idée de sanctionner Israël, qu’il ne faudrait pas « mettre au pilori », tout en suggérant que les contributions luxembourgeoises à l’agence onusienne UNRWA pourraient financer « directement ou indirectement » le Hamas. Devant les délégués CSV, il durcit son discours et frôle les amalgames, accusant « eis Gauche » d’être « aveugle » sur la question israélo-palestinienne : « Cela ne les dérange pas lorsque l’on crie aux manifs : ‘from the river to the sea’ », affirme-t-il. « An dee schläichenden Antisemitismus, dee sech hei am Land breet mécht, getarnt als Israel-Kritik, mécht mir Suergen », ajoute Zeimet, insinuant que la gauche y serait indifférente. Il rappelle que le droit à l’existence d’Israël ne doit pas être remis en question, « pas plus que le droit à l’existence et le droit à l’autodétermination des Ukrainiens ». Les Palestiniens et leurs droits, Zeimet omet par contre complètement de les mentionner, ce samedi.

Laurent Zeimet passe une bonne partie de son temps de parole à taper sur les syndicats. Il le fait avec une véhémence qui surprend venant d’un député compté dans le « team Spautz ». Pour le CSV, il s’agissait ce samedi de préparer le terrain au clash imminent avec l’OGBL et le LCGB sur le salaire minimum. Zeimet vise donc Nora Back, qui, deux jours après les législatives de 2023, avait revendiqué pour l’OGBL le titre de « première force d’opposition du pays ». « Si on veut faire de la politique, on est prié de se présenter aux élections ! », lance Zeimet, faisant fi du sacro-saint modèle social, qui a transformé le pouvoir législatif en une chambre d’enregistrement des accords tripartites conclus entre gouvernement et « forces vives de nation ».

Mais le gros de son vitriol est destiné à « un certain Monsieur Dury ». Le CSV n’a toujours pas surmonté son divorce avec le LCGB, et encore moins les noces de l’Union des syndicats. Ce serait « e bessi gelungen » que Patrick Dury se plaigne de ne pas être entendu, estime Zeimet. « Apparemment, il y aurait eu autrefois des présidents du LCGB qui siégeaient dans la fraction CSV ! Et apparemment, Monsieur Dury aurait mis à la porte des syndicalistes qui étaient députés ! » Une référence au grand ménage de 2012, lorsque le nouveau président du LCGB avait imposé une incompatibilité entre mandats syndicaux et politiques, dont Robert Weber, Marc Spautz et Aly Kaes (respectivement l’ex-président, l’ancien secrétaire général et l’ex-trésorier du LCGB) avaient fait les frais.

Laurent Zeimet est, au fond, un nostalgique. Il semble regretter la disparition de la grande « C-Famill », qui allait de la Fondation Caritas aux Éditions Saint-Paul. (Ancien journaliste au Wort, il a été licencié par Mediahuis en 2020, alors qu’il était en congé politique.) Ce samedi, il lance un appel anachronique aux délégués, parmi lesquels il suppose « de nombreux syndicalistes « de l’OGBL, de la CGFP, du LCGB », pour former une « Basisorganisatioun ». « Nous pourrions ainsi mieux faire entendre notre voix » au sein des syndicats, espère Zeimet. (Sa proposition n’est pas sans rappeler la Christlich-demokratische Arbeitnehmerschaft Deutschlands, qui structure l’aile sociale de la CDU au sein du parti et des syndicats.)

Alors que le LSAP discutait du capitalisme à son dernier congrès, le CSV débat de l’avortement. Marie-Josée Frank a eu droit à quelques minutes pour dire son « énorme tristesse » face à l’inscription de l’IVG dans la Constitution, ceci avec les voix de quasiment tous les députés de la fraction chrétienne-sociale (à l’exception de Jeff Boonen et de Paul Galles). « D’C-Partei huet dat gemaach ! », s’étrangle l’ex-députée-maire de Betzdorf, qui se dit « scandalisée » face à ce « no-go ». (Puis de rassurer : « Mee ech bléiwen awer an ärer Partei ».) La fronde des CSV-Seniors, également portée par Fernand Boden qui regrette la fin annoncée du « splitting » (d’ici 25 ans), est vite passée. Seuls quinze des plus de 300 délégués ne voteront finalement pas le rapport d’activités de la fraction.

Pour un parti conservateur en 2026, l’ancrage centriste du CSV est presque devenu une anomalie. Quasiment tous les orateurs condamnent les négociations secrètes entre droite et extrême-droite au Parlement européen sur la politique migratoire. À Ettelbruck, on continue même à évoquer – brièvement et en marge – le changement climatique, la transition énergétique et les éoliennes. Laurent Zeimet appelle les délégués à actualiser le programme environnemental du parti, « dans l’esprit de Laudato Si’ ». Mais l’influence de la CDU reste importante au sein du CSV : C’est une agence proche de la CDU qui a inventé « de neie Luc », et la Fondation Konrad Adenauer soutient les formations internes. Ce samedi, le Premier ministre luxembourgeois a cité le chancelier allemand : « Je crois que c’est Friedrich Merz qui, en se référant à Ludwig Erhard, a dit ‘Wirtschaft ist nicht alles, aber ohne Wirtschaft ist alles nichts’… ou quelque chose du genre… Dir verstitt et. »

Bernard Thomas
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