Médias

La fin du journalisme ?

d'Lëtzebuerger Land vom 02.12.1999

L'Internet pose un défi immense aux journalistes, aux éditeurs de presse, et aux usagers de l'information. De nouveaux modèles sont à construire pour accompagner cette révolution numérique, que certains n'hésitent pas à comparer dans son ampleur à l'invention de l'imprimerie1. Déjà, l'informatique a entraîné la disparition de beaucoup de métiers du Livre. Peut-il en être de même pour le journalisme, quand chacun aura directement accès au flot d'informations diffusées sur le réseau mondial ?

L'expérience passée conduit à être prudent face aux mythes de la communication universelle, qui réapparaissent à chaque invention technologique. Une offre surabondante de nouvelles clonées envahit déjà l'espace public électronique. Tandis que les journalistes sont de plus en plus impuissants à maîtriser une information devenue principalement et seulement marchandise.

Avec l'Internet, cette profession peut perdre à terme son autorité déjà bien écornée sur le lecteur. Elle voit aussi menacé son rôle de pilier de la démocratie. Pourtant, les artisans de l'information que sont les journalistes ont souvent fait preuve d'une grande capacité d'adaptation. L'Internet leur apporte des nouveaux outils prometteurs.

De nouveaux outils

La prospective est toujours délicate, et il serait bien imprudent de tenter de tracer le devenir de la production et de la diffusion de la presse en ligne. En revanche, il est une révolution déjà bien engagée pour les professionnels, celle de la recherche d'information. Jadis pendu à son téléphone, ou arpentant les antichambres des institutions, le journaliste travaille de plus en plus devant son ordinateur.

Grâce à la toile, il a désormais facilement accès à d'innombrables informations naguère longues, fastidieuses, voire impossibles à obtenir. Avec le courrier électronique, les forums de discussions et les listes de diffusion, il peut mettre à jour, enrichir et entretenir un vivier d'informateurs ou de témoins sur les sujets les plus divers et les plus pointus. Beaucoup regretteront que cette évolution ne fasse que renforcer la prédominance du journalisme assis sur le journalisme debout.

Peu mise en valeur, la recherche d'informations demeure une activité subalterne dans beaucoup de rédactions, plus souvent mobilisées par le suivi et l'illustration de l'actualité. L'Internet permet d'inverser la tendance, en favorisant le travail d'initiative et en multipliant les sources.

Avec la possibilité d'accès à des bases de données gigantesques et multiformes, de compilations de dossiers ou d'archives, celle de mobiliser des spécialistes ou des témoins les plus divers, de mettre en place des dispositifs de veilles, l'Internet ouvre aussi de belles perspectives au journalisme d'investigation. Mais ce genre occupe une place dans la profession inversement proportionnelle à celle qu'il joue dans la légende de la presse.

En matière de diffusion, le web permet déjà en pratique de contourner certaines censures. Ce support offre l'avantage d'être très peu coûteux, tout en étant accessible depuis tous les ordinateurs connectés de la planète. Au minimum, il suffit d'un ordinateur, d'un modem et d'une ligne téléphonique pour devenir journaliste ou usager de l'information.

Pour une rédaction, s'offre ainsi la possibilité de faire circuler son produit de presse sans les soucis et les coûts traditionnels de fabrication (imprimerie, régie, studios, etc.) et de diffusion (kiosques, émetteurs, etc.). Cela suppose tout de même l'équipement des usagers, dont la réticence doit beaucoup à l'obsolescence rapide de l'offre informatique et au peu de fiabilité des matériels.

Les ressources immenses de la mémoire électronique permettent enfin une exploration à géométrie variable des sujets, soit en jouant sur la longueur des articles, soit avec les approfondissements proposés par des liens hypertextes.

Une profession en question

Les journalistes n'ont pas été les premiers à se saisir de ces nouveaux instruments, loin de là : « La mise en place de réseaux Intranet constitue une forme de préparation à l'insertion des professionnels de la presse sur Internet. Pourtant, dans tous les cas, l'informatisation en cours est précautionneusement dissociée de toute perspective de diversification des supports de diffusion. (...) On peut être surpris par l'immense distance qui semble séparer les journalistes de l'information électronique. L'information sur Internet reste encore littéralement obscène pour l'univers des médias2 », écrivaient deux chercheurs en conclusion d'une enquête sur l'introduction des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans plusieurs grands quotidiens français réalisée au début de l'année 1997.

Si l'information est considérée comme un quatrième pouvoir, on sait que la presse n'est qu'un acteur pluriel et partiel de ce pouvoir. L'émergence et l'approfondissement des démocraties s'accompagne d'une autonomie plus grande pour cet intermédiaire de l'information. C'est moins leur statut que la fiabilité de leur travail qui a permis aux journalistes d'être considérés comme des acteurs indispensables de la conquête des libertés.

Mais l'Internet émerge à un moment où l'accroissement du flot d'informations et leur marchandisation entraîne une remise en cause de la qualité de l'intervention journalistique. Le consommateur curieux pourra facilement dépasser en expertise dans son domaine d'intérêt celui à qui il confiait jadis la tâche de l'informer.

Pour caractériser la presse en ligne, peu de produits ou d'éléments spécifiques sont encore identifiables. Les contenus sont largement inspirés par le support papier. L'interactivité semble plus appartenir au discours marketing qu'à la réalité. Le visiteur de site peut zapper ou discuter tout autant qu'il peut ne pas lire un article ou participer au courrier des lecteurs.

En revanche, les premières recherches approfondies mettent en relief l'hypertexte, comme élément caractéristique de cette nouvelle presse. En étudiant la presse multimédia ­ la première à se développer en ligne ­ le chercheur Franck Rébillard relève : « De toutes les potentialités technologiques présentes sur les nouveaux supports électroniques de l'information, l'hypertextualité est la plus apte à s'inscrire dans la dynamique sociale de la presse, en accélérant le rythme déjà élevé de l'interdépendance entre les acteurs participant au processus de médiatisation au sein de cette nouvelle configuration socio-technique3. »

Les expériences analysées démontrent que l'hypertexte contribue à renforcer une interdépendance entre le journaliste et les acteurs de son domaine. L'outil d'exploration transforme le journaliste en « méta-sélectionneur » d'informations. Cette perte d'autonomie pour le journalisme ne fait qu'accentuer et accélérer des pratiques de reprise d'information sans contrepartie critique.

En France, la défense de l'autonomie journalistique devant la montée d'Internet s'est focalisée sur la question des droits d'auteurs. Dans le pays où cette notion fut inventée, les journalistes sont opposés au modèle anglo-américain du copyright, qui a conduit leurs confrères d'outre-manche à abandonner leurs droits aux employeurs.

Saisi par les syndicats de journalistes, les tribunaux ont limité la notion d'œuvre collective à la première publication. Ils ont jugé que la reproduction de l'œuvre d'un journaliste professionnel dans un autre périodique, et donc sur la toile, doit être soumise à autorisation de l'auteur. Cette argumentation a conduit plusieurs journaux à négocier le paiement de cette publication en ligne. Certains outils courant permettent de différencier les visites d'un site page par page ; ce qui nourrit la crainte de voir apparaître un jour un paiement directement proportionné à l'audience.

De nouveaux acteurs éditoriaux

Les journalistes cherchent à garantir leurs droits face aux éditeurs traditionnels dans un contexte économique ou ceux-ci tendent à être marginalisés. Les grands groupes ont rapidement et largement investi la presse et misent aujourd'hui sur la convergence des technologies pour dégager de nouveaux marchés.

Certes, le modèle économique de la presse en ligne est loin d'être acquis. Pour l'instant, les supports ayant misé sur l'abonnement (comme le Wall Street Journal), ou le payement à la consultation, ont moins perdu d'argent. Mais leur audience reste limitée. Certains n'hésitent pas à investir dans la vente directe, la boutique, dans un métier qui n'est pas le leur. Enfin, la publicité en ligne attire depuis peu de très gros investissements.

La méthode de mesure d'audience sur l'Internet (au nombre de pages affichées) favorise les « portails » qui ont su se présenter comme un passage obligatoire. Ils génèrent déjà un gros trafic, susceptible d'une plus grande rétribution, qui leur permet de négocier la collaboration (souvent gratuite) des éditeurs traditionnels. Ils sont aussi de plus en plus des producteurs d'informations, sans garantie : « Les portails, en s'inscrivant hors de la sphère de la presse, s'affranchissent aussi de sa convention collective, de ses modes de rémunération et de ses ambitions déontologiques4. »

L'invention de nouveaux produits de presse se fait généralement sans grande ambition rédactionnelle, et avec un personnel peu considéré. Les nouveaux acteurs se spécialisent dans le clonage d'informations puisées dans les agences ou les supports traditionnels. Certains héros de la « nouvelle économie » utilisent tout simplement le pillage ou le piratage, sans rémunérer la valeur ajoutée intellectuelle.

Les possibilités multimédia de ce nouveau support renforcent souvent la confusion. Chaque support veut jouer dans le registre de son voisin sans s'en donner les moyens. La presse écrite est tentée par la vidéo, la radio fait du texte, et la télé un travail apparent d'agence. L'écriture de la presse en ligne est encore balbutiante.

Par l'accès d'un plus grand nombre à des nouvelles de plus en plus détaillées, l'Internet peut permettre une meilleure information des citoyens. Mais le flot généré et la confusion des messages entre communication et information supposent plus que jamais un travail de tri, d'explication, d'éclairage et de mise en perspective. C'est aussi une nouvelle légitimité possible pour les journalistes et les éditeurs de presse, à condition qu'ils puissent prendre conscience de l'enjeu en offrant des garanties de moyens professionnels, d'autonomie et de déontologie.

 

1 - Charles de Laubier, Presse online en Europe, rapport remis à la Commission européenne en novembre 1998, consultable en ligne, http://www.scd.univ-tours.fr/Epress/e-press.html.

2 - Denis Ruellan et Daniel Thierry, Journal local et réseaux informatiques, Travail coopératif, décentralisation et identité des journalistes, l'Harmattan, Logiques sociales, septembre 1998.

3 - Franck Rébillard, La Presse multimédia, Étude de la constitution d'une spécialité médiatique dans la presse écrite à l'heure de sa diversification sur les nouveaux supports électroniques, Thèse en vue du doctorat en Sciences de l'information et de la communication, Université Lumière Lyon II, juin 1999.

4 - Marc Laime « Nouveaux barbares de l'information en ligne », Le Monde diplomatique, juillet 1999.

 

L'auteur est journaliste français, professeur associé à l'Université Stendhal ­ Grenoble 3 

 

Philippe Descamps
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