Cinémasteak

Un petit tour et puis s’en vont...

d'Lëtzebuerger Land vom 10.12.2021

Palme d’or au Festival de Cannes, La Ballade de Narayama (1983) compte parmi les très rares œuvres de Shôhei Imamura à se situer à une époque reculée, loin du tourbillon et des extravagances de la modernité. Les premières images sur lesquelles s’ouvre le film – une crête montagneuse enneigée où finissent par se découvrir de petites habitations villageoises – communiquent une impression d’intemporalité, d’éternité, d’immuabilité, ainsi qu’on se représente le Japon féodal. Aucune date n’est d’ailleurs indiquée au spectateur pour dissiper cette impression. Isolé du monde, ce hameau niché entre le ciel et les monts est en quelque sorte la métaphore de cette période d’immobilité et d’autarcie contrainte, nommée sakoku, que le pays a connu sous le long règne de l’ère Edo (1600-1868) dominée par le terrible clan Tokugawa. Celles et ceux qui se risquaient à sortir de l’archipel avaient interdiction d’y revenir, ou se voyaient menacés de mort s’ils en transgressaient la règle. C’est dire le profond bouleversement survenu lorsque les navires américains lourdement armés conduits par le commodore Matthew Perry sont apparus, un matin de l’année 1853, dans la baie de Tokyo. L’année suivante, le pays se voyait contraint de s’ouvrir au commerce international, provoquant par la même occasion l’effondrement des Tokuwaga et l’avènement d’une ère nouvelle, celle des Meiji (1868-1912), qui allait engager le pays sur la voie d’une rapide industrialisation.

Encore en deçà de cette marche avant forcée, les traditions demeurent et la vie paysanne est identique à elle-même chaque année, rythmée par les coutumes et le cycle des saisons et des récoltes. Mais aussi par les naissances et les décès. Jamais Imamura n’idéalise cependant la misère de cette vie champêtre, ni même n’émet de jugements moralisateurs. Au contraire, il nous en montre lucidement les limites : l’inceste, thème filé de film en film depuis La Femme Insecte (1963), mais aussi la zoophilie ou les infanticides perpétrés au nom de la survie... C’est dire, en regard de ces diverses atrocités, combien la vie humaine est fragile, exposée à la survie, à la faim, quoique entièrement tournée vers la conservation de l’espèce. Car, pour ce cinéaste-entomologiste, l’humain est un animal comme un autre. Ce n’est donc pas un hasard si cette référence est omniprésente dans les titres de ses créations, de Cochons et cuirassés (1961) à La Femme Insecte, sans oublier L’anguille (1997), qui vaudra à Imamura une seconde Palme d’or à Cannes. Il en est de même pour La Ballade de Narayama, continuellement peuplé de créatures du règne animal. Non seulement les villageois sont amenés à cohabiter avec ces derniers, mais ils trouvent auprès d’eux un écho, une répétition familière, un prolongement, dès lors que ce grand règne du vivant est traversé par une commune logique biologique oscillant entre pulsions de vie et de mort. Réaliser ce long-métrage exclusivement en extérieur prend ainsi tout son sens.

Clou de ce spectacle placé sous le seau de la tradition : le sort réservé aux anciens par leurs propres enfants, une fois atteint l’âge de 70 ans. Alors que l’on pouvait s’attendre à une énième fresque populiste vantant les mœurs d’antan, à la façon de L’Arbre aux sabots (1978) d’Ermanno Olmi, la tradition n’est finalement convoquée que pour être rudement mise en pièces. Les nazis n’auraient pas mieux inventé pour se débarrasser de ces « vies indignes d’être vécues ». Après tout, ce cinglé d’Hiro-Hito maintenu au pouvoir par les Américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ne s’était-il pas associé aux canonniers du Reich et de l’Italie fasciste ?

La Ballade de Narayama (1983, Japon), vostf, 130’, est présenté lundi 13 décembre à 18h30 à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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