La réalité virtuelle comme véritable support artistique dans l’Immersive Pavilion qui a accompagné le Luxembourg City Film Festival

Vecteurs narratifs

d'Lëtzebuerger Land du 27.03.2026

Au vu de la curation des expériences, certaines de véritables œuvres, une constat semble de plus en plus clair, ce n'est pas tant l'éblouissement technique qui persiste après qu’on ait retiré le headset (casque de réalité virtuelle), mais c’est bien la force des histoires traversées et cette sensation de les avoir habitées qui persiste, l'espace d'un instant, plus ou moins long, c’est-à-dire d’avoir pu entrer émotionnellement dans la réalité d’une tout autre existence.

La neuvième édition de l'Immersive Pavilion, qui a été présentée pour la première fois dans trois lieux simultanément, à savoir neimënster, Mudam et la Villa Louvigny, réunit six œuvres en compétition et douze œuvres en tout, en réalité virtuelle, augmentée et mixte. Cette curation confirme que ladite XR est désormais un vecteur narratif à part entière, à condition que la technique reste au service du récit et non l'inverse. Ce critère fondamental, simple à énoncer, reste pourtant assez difficile à tenir : il distingue précisément les œuvres qui se démarquent des autres.

The Clouds Are Two Thousand Meters Up, c’est le deuil qui devient le véhicule d’une cartographie intérieure. Cette pièce à la fois consacrée par le Grand Prix de Venice Immersive 2025 et par le jury immersif du Luxembourg City Film Festival 2026 est une création artistique de la cinéaste taïwanaise, Singing Chen. Cette expérience très singulière a dominé l'édition. En soixante minutes de déambulation libre, une durée inhabituellement longue pour une expérience en VR, elle plonge et rapproche le spectateur dans la quête de Guan, un homme dont la femme vient de mourir et dont le roman inachevé devient un guide précieux du deuil. Concrètement, on marche physiquement vers des zones lumineuses, puis on s'assied auprès d'un feu de camp pour écouter un conte du peuple autochtone Rukai et le tout se passe sans aucune manette, sans aucun menu. Ainsi la technique disparaît quasiment dans le geste et le mouvement. Les personnages secondaires apparaissent en tant que silhouettes semi-transparentes, qui sont autant de fantômes d'un monde que Guan ne peut plus habiter. C’est un traitement graphique particulier, qui aurait pu rester accessoire, qui devient un nouveau langage, ici la solitude du protagoniste se lit dans l'opacité différenciée des corps. L’expérience est inspirée d'une nouvelle de Wu Ming-Yi, une œuvre qui tisse le deuil, la mémoire et la culture taïwanaise en un récit d'une cohérence très rare.

Il y a également eu dans cette édition quatre productions luxembourgeoises offrant quatre façons d'habiter l’histoire et l'intime. Radio Luxembourg – Ghosts of the Villa de Dr Dominique Santana, historienne (produit par Samsa), où l'histoire s’expérimente comme déambulation sonore, présentée à la Villa Louvigny encore jusqu’au 3 avril et qui est un travail indispensable.

A Long Goodbye de Kate Voet et Victor Maes (coproduit par Tarantula Luxembourg) est une expérience VR animée de trente-cinq minutes dans la conscience fragmentée d'Ida, une pianiste de soixante-douze ans, atteinte de démence. L'animation réalisée en aquarelle, douce et légèrement déréalisée, épouse le point de vue d'une mémoire qui se délite peu à peu. On ne regarde pas la démence de l'extérieur, on la vit de l’intérieur, dans les lacunes mais aussi étrangement, à travers toutes les brèches de beauté possible. La musique de Joep Beving enveloppe l'ensemble d'une mélancolie qui n'est jamais complaisante. L’expérience a reçu l’Achievement Award à Venise en 2025, ce qui confirme que les sujets les plus intimes trouvent dans la VR un espace d'empathie très particulier. The Dollhouse de Charlotte Bruneau et Dominic Desjardins (produit par Wild Fang Films, Luxembourg) déploie un univers de papier découpé, où une fillette use du jeu pour démêler ses souvenirs avec un soin plastique réel. The Great Escape de Joren Vandenbroucke (produit par a_Bahn) mise sur la comédie amenée par l'animation stylisée pour raconter trois géraniums anthropomorphes en quête de liberté. Il s’agit d’un contrepoint bienvenu dans un programme grave. Il est la preuve qu'une esthétique non-photoréaliste peut pleinement servir le propos sans forcément chercher à impressionner.

Le reste de la compétition s’inscrit dans l’urgence politique et dans l’errance mémorielle. Less Than 5gr of Saffron de Négar Motevalymeidanshah (Special Jury Prize Venice 2025) frappe en sept minutes tout comme le ferait une gifle, on touche au traumatisme de l'exil iranien forcé. Il est convoqué par un chromatisme rouge saturé et une animation expressionniste qui se refuse à tout confort esthétique. C'est l'une des rares œuvres du programme, où la VR semble le seul médium possible pour ce que l'artiste a voulu transmettre. Lacuna de Maartje Wegdam et Nienke Huitenga-Broeren touche juste dans son refus de tout artifice : on déambule dans des espaces entre-deux, ni souvenirs ni oublis, et cette errance devient le sujet même. Reflections of Little Red Dot de Chloé Lee (Jury Award SXSW 2025), documentaire en réalité mixte sur les mutations de Singapour, propose une trajectoire narrative modulable avec une intention formelle convaincante. The Exploding Girl VR de Caroline Poggi et Jonathan Vinel impressionne formellement, mais la répétition du geste central s'épuise légèrement avant le terme de ses dix-neuf minutes.

Cette neuvième édition confirme que l'art XR a passé l'âge de la démonstration. Les œuvres qui durent comme The Clouds Are Two Thousand Meters Up, Radio Luxembourg - Ghosts of the Villa ou encore A Long Goodbye ne cherchent pas à éblouir, mais à tisser par la technique des liens entre les spectateurs et des existences dans lesquels on n’accède pas facilement, des existences autres ou passées, des mémoires plus ou moins fragiles ou quasiment oubliées et des lieux presque disparus. Celles qui convainquent moins sont précisément celles où le dispositif a précédé l'histoire.

Luxembourg City Film Festival - Immersive Pavilion à Neimënster, Mudam et à la Villa Louvigny a été initié, curaté et scénographié par Film Fund Luxembourg et le Centre Phi de Montréal.

Karolina Markiewicz
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