Premier long pour longue carrière. Portrait de Stephen Korytko

Style « Steiv »

d'Lëtzebuerger Land vom 27.03.2026

De la publicité au clip vidéo, après avoir signé des campagnes pour le nation branding, Rosport, Emile Weber, Wengler, BIL et Raiffeisen ou des clips pour Say Yes Dog, Mutiny On The Bounty et TUYS, Stephen Korytko, ou « Steiv » pour les intimes, décline désormais des films narratifs. Formé en ingénierie audio et en tant que directeur de la photographie, son cinéma sonore et atmosphérique se montre forcément influencé par son passif de créateur audiovisuel. En témoigne The Golden Record, son premier court métrage de fiction réalisé en 2023 qui explore la communication et la connexion humaine, sans aucun dialogue, privilégiant l’ambiance sonore et la musique par rapport à la parole. Dead Dad Girl, son premier long métrage en post-production, ne devrait pas échapper au style « Steiv », désormais reconnaissable entre mille. Cette comédie noire mettant en scène une adolescente cachant le corps de son père pour gagner en popularité, illustrant les extrêmes auxquels nous pousse le besoin d’intégration. Portrait d’un réalisateur de cinéma émergent, pas si nouveau que ça dans le paysage audiovisuel luxembourgeois…

Pour tracer son identité artistique de réalisateur, Steiv n’as pas suivi la voie classique... « À la base, je n’étais même pas tourné vers l’image », explique-t-il. Il passe par le son, la télé, le vidéo clip et la publicité avant de réaliser des films de fiction. « J’ai commencé en enregistrant mon groupe de punk quand j’étais au lycée. C’est comme ça que tout a démarré ». Et puis, à l’université, ses réflexions narratives se sont développées dans le seul but de convier un message à travers de l’audio, « mon premier réflexe pour aborder la narration a été de passer par le son ».

Après ses études, il travaille dans un « studio créatif ». C’est là qu’il découvre « le travail de concept, la communication, et surtout la question de la perception ». Et puis, il en vient à travailler derrière la caméra, en tant que chef opérateur, une tout autre école, « communiquer uniquement avec l’image ». Il réalise qu’une idée n’est rien sans exécution. Chacune de ces étapes affecte sa façon de penser et d’approcher un problème, « avec le recul, je me rends compte que tout ça a été une formation idéale, mais très progressive. J’ai 38 ans ! Au final, être réalisateur est un job pluridisciplinaire, il faut savoir comment chaque maillon de la chaîne fonctionne ».

Il revient au Luxembourg, avec l’envie d’injecter du storytelling dans les projets commerciaux. À l’époque, il ressent déjà quelque chose de très cinématographique dans sa manière de filmer, dans la façon de raconter, dans le rythme. « Finalement, le passage vers le cinéma n’a pas été une rupture radicale. C’était plutôt une continuité ». Le producteur Bernard Michaux de Samsa Film découvre son travail en publicité et lui demande s’il veut réaliser un court-métrage. Son aventure dans le cinéma commence un peu là, dans son envie de « se déplacer, d’explorer autre chose, de changer de terrain de jeu. Plus que la lassitude de l’exercice, c’est l’excitation de trouver une nouvelle façon de penser qui m’intrigue à chaque étape ».

Pour ses dix ans, la Cecil’s Box poursuit ses cartes blanches offertes aux artistes émergents de la création locale et transfrontalière. En novembre dernier, c’était donc l’occasion pour Stephen Korytko de ré-habiller la vitrine de la rue du Curé après son projet REGÆN qu’il y avait logé en 2023, et ainsi de présenter son film The Golden Record qu’il avait justement réalisé en 2023. Un court qui prend pour récit le travail d’une équipe de scientifiques dans la création d’un disque littéralement en or, censé décrire l’humanité au sens large, « le point de départ n’était pas une idée. Quelque chose d’intérieur que je ne savais pas encore formuler. C’est seulement maintenant que je m’en rends compte. »

Avec Dead Dad Girl, son premier long-métrage presque sorti du four, Stephen Korytko s’embarque cette fois dans une comédie noire, en prenant pour ligne centrale la quête de popularité et de reconnaissance, sous la logline : « Ne vous inquiétez pas, la fille n’est pas morte. Elle est en pleine forme. Le père, par contre, est mort. Genre, caché-dans-le-congélateur mort. Pas facile de rester populaire ». Un film qui brasse les thématiques du deuil à l’adolescence dans une société ou plus rien ne semble dramatique, et où la mise en scène du soi s’impose. Pourtant, lui en parle avant tout telle une comédie, « mais une comédie avec un bon fond. Depuis le début, j’appelle ce film ‘a punch and a hug’ ».

Dead Dad Girl se situe entre un « American touch » dans l’écriture et une vision européenne dans l’exécution, « cette tension entre les deux rend le projet particulièrement excitant ». Sous cette dynamique, les producteurs Bernard Michaux, ainsi que John Altschuler et Dave Krinsky – Beavis and Butt-Head, King of the Hill  et Silicon Valley  –, lui transmettent le script de la scénariste belgo-américaine Alexia Verbeke, « j’ai immédiatement accroché. Il y avait quelque chose de très fort dans l’idée de me replonger en adolescence. Revenir à cet âge où tout semble absolu ». Il rencontre plusieurs fois Verbeke et passe de longues heures avec elle à évoquer leurs expériences respectives à l’école : « C’est seulement une fois qu’on était alignés sur notre idée du résultat qu’on a lancé la machine de production ».

Les producteurs convaincus, Stephen Kotytko doit tenir son discours à son casting pour convaincre de la teneur d’un tel film. Garni des luxembourgeois Sophie Mousel et Luc Schiltz et de l’Américaine Mabel Thomas habituée à un cinéma de la marge, l’équipe s’est construite naturellement, « le hasard fait parfois bien les choses : j’avais croisé Sophie et Luc de manière assez informelle, bien avant même d’imaginer que je réaliserais un jour un long-métrage ». Ils se sont rencontrés sans attente particulière dans une profonde sincérité, « peut-être que, d’une certaine manière, le choix s’est fait des deux côtés, et ceci des années avant que le film n’existe réellement ». Dans Dead Dad Girl, Sophie Mousel et Luc Schiltz jouent des personnages assez différents de ceux qu’ils incarnent d’habitude, « c’était important pour moi de les emmener ailleurs, de leur proposer quelque chose d’un peu inattendu. Et je suis vraiment reconnaissant qu’ils m’aient fait confiance là-dessus. »

Et pour Memphis, le réalisateur fait le choix de Mabel Thomas suite à des auditions en ligne et sur recommandation d’une directrice de casting, « et là, ça a été un peu un moment magique. Il y avait quelque chose d’évident dans son énergie, dans sa présence. C’est une vraie révélation ». Et puis, l’équipe du film souhaite trouver de nouveaux visages luxembourgeois et soutenir des jeunes qui n’étaient pas forcément déjà installés dans le paysage audiovisuel luxembourgeois, « on a donc aussi organisé un énorme ‘open casting’. Je pense avoir vu plus de cent personnes à partir de 300 applications ». C’est ainsi qu’ils découvrent Louise Balthasar, Giulia Pagliarini, Emily Amor et Lou Mergen, qui jouent les adolescents dans le film, « au final, ce casting est un mélange dont on est vraiment fiers entre des acteurs confirmés, des révélations et des rencontres inattendues ».

Production luxembourgeoise, co-produite avec la Belgique, pour Dead Dad Girl, Stephen Korytko a reçu 2 326 500 euros du Film Fund sur un budget global de 2 950 250 euros (soit 79% d’aide financière sélective). Aussi, il porte reconnaissance sur l’industrie cinématographique luxembourgeoise qu’il voit comme du patrimoine vivant, « pour moi, le cinéma est, et devrait être, protégé un peu comme on protège des bâtiments historiques via l’Unesco ». Lui qui émerge en tant que réalisateur de fiction, n’hésite pas à citer ses paires et maître, tel que Andy Bausch et son film Troublemaker, sorti en 1988 et devenu un phénomène culturel au Luxembourg, aujourd’hui repris sur TikTok par la nouvelle génération. « C’est le film qui a montré qu’une industrie locale était possible et qui a du coup lancé le FilmFund quelques années plus tard ». À raison, Korytko signale « qu’aucune industrie du cinéma en Europe ne peut vraiment exister sur le long terme sans soutien public ». Aussi, le financement public permet de prendre des risques et de faire exister des films et séries à succès tels que Capitani créée par Thierry Faber, Eric Lamhène et Christophe Wagner, The Red Suitcase de Cyrus Neshvad nommé aux Oscars, ou Mr Hublot de Laurent Witz oscarisé, ou encore ce dernier-né Dead Dad Girl… « Je pense que l’on va dans la bonne direction tant que le système permet de protéger la diversité des films. Parce qu’on est tous différents. On n’aime pas les mêmes films, on ne raconte pas les mêmes histoires. C’est justement ça qui fait une vraie culture du cinéma », conclut Stephen Korytko.

Godefroy Gordet
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