Théâtre

Le long chemin vers la vérité

d'Lëtzebuerger Land du 17.12.2021

Avant les fêtes de Noël, la comédienne Valérie Bodson et le metteur en scène Frank Feitler embarquent le spectateur dans une aventure théâtrale inhabituelle : mettre en évidence les pensées intimes de Marie de Nazareth, mère de Jésus. On se souvient d’elle surtout quand, de façon miraculeuse, la Vierge Marie se trouve enceinte et quand, au pied de la croix, elle porte, écrasée de douleur, son fils mort sur ses genoux. Entendre parler Marie, l’écouter égrener ses souvenirs de mère est pour le moins surprenant.

C’est ce qui a sans doute poussé l’Irlandais Colm Tóibín (né en 1955), romancier, scénariste, journaliste – qui a reçu de nombreux prix – à explorer l’univers de Marie dans un court récit Le testament de Marie (paru en 2012), lui qui aime s’attaquer aux relations familiales dévastatrices et aux confrontations, souvent cruelles, entre des fils et des mères. Le monologue a été créé en 2013 à Broadway par Deborah Warner puis à Londres, avant une reprise en 2017 à Paris avec Dominique Blanc dans le rôle-titre.

Le testament de Marie raconte l’histoire d’une mère et de son fils, qu’elle ne nomme pas, comme si une distance s’était établie entre eux. La mère de Jésus, à la fin de sa vie, est seule, dans un lieu protégé, et tente de s’opposer au mythe que les anciens compagnons de son fils sont en train de construire.

Dans la salle du TNL, le public, comme s’il entrait dans une église, est accueilli par une musique religieuse, puis confronté à des projections géantes, surtout des représentations de la Vierge Marie tenant l’enfant Jésus dans ses bras. Marie apparaît sur scène : la comédienne Valérie Bodson en longue jupe bleue, chemisier blanc, la tête enrubannée d’un foulard bleu (les costumes étant griffés Denise Schumann) : une apparition étrange, comme absente qui pourtant d’emblée déclare : « Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Ce n’est pas vrai. Je dois le dire ».

Des mots clairs, un ton déterminé. Puis elle montre deux figurants impassibles, debout à l’arrière- scène, qui veillent et veulent convertir Marie à leur version concernant le jour de la perte de son fils, celle qui s’est imposée, celle du Nouveau Testament. Mais Marie, plongée dans ses souvenirs, connaît la vérité et, en femme intelligente, lucide saisit la raison de leur présence et les juge, en disant qu’ils notent des choses que ni eux ni elle n’ont vues : «Ils croient que je ne connais pas la nature complexe de leurs désirs. »

Face aux deux compagnons, les apôtres Paul et Jean, elle se souvient du passé, sa grossesse, l’amour pour l’enfant, le vécu du Shabbat de la petite famille, qui lui donne toujours une impression de douceur et de sérénité : une belle scène, où sur le plateau dépouillé, une table et deux chaises dont l’une, celle de Joseph, doit rester vide (une installation de Zeljko Sestak, qui crée aussi la lumière), l’actrice boit de l’eau, coupe une tranche de pain.

Puis, s’adressant au public, Marie revit le départ de son fils pour Jérusalem avec ses compagnons, des égarés dit-elle, qui ne savent pas regarder une femme en face et provoquent le désordre par des miracles… auxquels elle reste quelque peu étrangère, l’arrivée à Cana pour les noces, les dangers qu’elle et son fils courent, surveillés de près par les autorités romaines et juives. Elle n’arrive pas à le motiver à partir, la distance entre eux devient manifeste à ces mots : « Femme, qu’y a-t-il entre moi et toi ? » Puis Jésus est fait prisonnier et condamné.

Lors de la crucifixion, Marie assiste au calvaire, entend la souffrance de son fils – une séquence saisissante – avoue son immobilité, sa lâcheté, elle fuit, saisie de peur. C’est, selon elle, le supplice de son fils, pas le sien. Mais la culpabilité et la honte ne la quittent plus. Un moment elle trouve refuge dans l’irréel, dans un rêve qui ressuscite son fils. Face à ses surveillants, Marie refuse de regarder son fils comme le fils de Dieu, mort pour sauver le monde.

Le monologue ne peut être vu comme un blasphème par rapport au récit de la Bible. Il s’agit d’une version plus réaliste, qui donne la parole à la mère de Jésus, une fiction, écrite dans un style précis et dense, où des brins d’humour s’insinuent. Le metteur en scène Frank Feitler – qui prend plaisir à mettre en scène des monologues – a beaucoup travaillé sur le texte pour le rendre accessible et, dans une approche structurée et sobre, met en valeur les moments-clés en complicité avec la comédienne, qui semble porter en elle le texte, qui se reflète dans ses expressions et ses gestes ; des moments poignants ponctuent l’ensemble.

Dernière représentation ce vendredi soir à 20h au TNL

Josée Zeimes
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