Danse

Nous sommes des animaux

d'Lëtzebuerger Land du 17.12.2021

Un petit public s’est rassemblé au studio du Grand Théâtre de Luxembourg, pour la nouvelle création de la pupille du pays, Léa Tirabasso. Dans Starving Dingoes, les danseurs sont des chiens fous, sous l’emprise d’une folie dure qui finit par les mener au drame. Si la narration de cette nouvelle pièce chorégraphique de l’artiste française, installée à Londres, s’imprime sur scène dans le chaos de mouvements tranchés, exécutés sur un lit de sable pesant au sol, comme tombant du ciel, c’est bien pour mieux nous en mettre plein la figure. Le fantastique quintet de danseurs incarne bel et bien ces « dingos affamés », d’une robustesse rare, tordus dans tous les sens, comme possédés par une danse aussi inquiétante et pénétrante que le chant du loup.

Léa Tirabasso a fait du chemin depuis son entrée au Trois C-L il y a une bonne dizaine d’années. Après une formation artistique exemplaire, ses premières pièces XX, Simones ou Love me tender, elle est lauréate en 2016 du Prix Arts et Lettres, de l’Institut Grand-Ducal. À partir de là, tout est lancé et, de projets en projets, la voilà mettre sur scène son univers chorégraphique insufflé d’une fascination pour la notion de tension absolue chez l’humain, mettant en opposition « besoins corporels versus vie spirituelle ». À la création de The Ephemeral life of an octopus, elle épouse le succès, récompensée au Aerowaves 2020, et encensée par la critique.

Cette dernière création n’aura pas fait que la marier avec la réussite, elle y aura trouvé à affiner plus franchement sa dimension chorégraphique, autant que les thématiques qui y transitent, comme celle de l’inéluctable destin commun à tous qu’est la mort. Alors, en effet le contexte n’arrange rien à l’obscur vision dans laquelle nous plonge la chorégraphe, mais ce travail sur Starving Dingoes, taillé dans le marbre brut de nos peurs les plus primaires, a su vivement toucher. Et si la salle sera restée bien sage devant la vision ténébreuse de Tirabasso, c’est justement parce qu’elle n’a pas été indifférente aux forces obscures qu’elle y fait jaillir.

Un silence dit souvent plus que de grands discours, et c’est ce genre de silence cathédrale dont on a pu profiter devant Starving Dingoes. Les habituelles commères abonnés aux chuchotements intempestifs quand le plateau vit, en on eut la chique coupée. Et tant mieux. Clairement, l’immersion était totale, enveloppé par une ambiance musicale en déconstruction et construction, empruntant au lyrisme de l’opéra comme à la bestialité des productions électroniques actuelles.

En ce sens, Starving Dingoes est une réussite, car son propos dépasse le cadre de scène la pour s’infiltrer dans l’esprit des spectateurs même clairement dérangés, dans l’inconfort d’une forme chorégraphique qui prend pour essence ce qui nous rend humain, la conscience de notre mort. Et c’est aussi cela que de faire du spectacle vivant : ne pas contenter son public à coup de sérieux, puis de tampons comiques, comme excuses au « dire franchement ». Starving Dingoes est une pièce franche, neuve, hyper-sombre certes, mais percutante de fait. Et puis, il est bon parfois de nous rappeler notre vulnérabilité, surtout aujourd’hui, dans un monde où les fous restent des fous, les bien-pensants restent des bien-pensants, où finalement rien ne change malgré les crises… Il est bon, oui, de rappeler que nous ne sommes pas grand-chose et que la fatalité nous emportera avec elle.

On pourrait dire ce Starving Dingoes comme un spectacle coup de poing, si tant est qu’on en assimile les thèmes liés à la vie ensemble, où s’opposent attachement et arrachement, vie et mort. Des lignes qui font forcément remonter à la surface du plateau des gestes et corps rendus à l’état d’animaux… Mais, finalement, à y regarder de plus près, ne sommes-nous pas encore ces « chiens » errants dans ce monde, crèves la dalle de tout ? Alors, ce dernier Tirabasso n’est en rien coup de poing mais plutôt témoignage, restitué par la danse dans une mise en espace ne cherchant pas le beau, ni le moche, mais le juste.

Ainsi, Tirabasso ne livre pas une vision mais un constat, mis en mouvements et en corps de façon brutale, non loin de gifler ses spectateurs, qui heureux ou malheureux là devant n’en ressortent pas indemnes, à moins d’être le mal incarné. Car c’est de nous dont il s’agit ici, notre folie mortelle et notre boulimie de vie. Starving Dingoes est un spectacle magnifique de palpable, et pourtant si étranger chorégraphiquement au plateau : du neuf, du vrai, du passionnant.

Godefroy Gordet
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