Villerupt, qui compte plus de 80 pour cent de frontaliers, n’est plus un bastion de gauche. La nouvelle maire, Véronique Guillotin (centre-droit) vient de mettre fin à une histoire qui avait débuté en 1959

Ils sont où, les camarades ?

La rue Karl Marx, située à deux pas de la rue Lénine
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2026

Le 24 avril 1966 est un jour pluvieux, mais historique pour le Pays Haut. Le nord lorrain accueille en grande pompe Alexeï Leonov, membre du tout premier corps de cosmonautes soviétiques aux côtés de Youri Gagarine, notamment. Un an plus tôt, Leonov sortait douze minutes de la capsule Voskhod 2 pour flotter dans l’espace, devenant le premier homme à effectuer une sortie extravéhiculaire. À ce moment-là, sous lui, c’est la Guerre froide. Les Américains sont empêtrés au Vietnam et interviennent en République dominicaine pour renverser un président trop à gauche (Juan Bosch). On se dit que le monde n’a pas tant changé que cela. Sauf que le téléphone rouge entre Moscou et le bassin minier était alors en ligne directe. Accompagné de deux généraux, deux secrétaires d’ambassade et plusieurs interprètes, Leonov est venu saluer les maires et les ouvriers communistes de Longuyon, Longlaville, Audun-le-Tiche, Villerupt, Réhon, Auboué, Trieux et Valleroy. À Villerupt, le « Piéton de l’espace » est fait citoyen d’honneur. Sur le livre d’or, au-dessus de sa signature, il dessine une colombe. Leonov était aussi un artiste reconnu.

Lors de la venue du héros russe, Villerupt vit au rythme des changements de postes des 4 500 employés de l’usine Sidelor, située juste à côté à Micheville. Les mines et les carrières d’où l’on extrait la minette commencent, elles, à décliner. La population locale n’est pas suffisante pour faire tourner la demi-douzaine de hauts fourneaux, l’aciérie, les trains de laminoirs, la cokerie, la centrale à gaz et les ateliers attenants. La main-d’œuvre vient aussi d’Italie, de Pologne et du Maghreb. La ville compte alors quinze mille habitants, un tiers de plus qu’aujourd’hui. Les aciéries cesseront leur activité en 1971 et l’usine en 1974. Les laminoirs tiendront jusqu’en 1986. Aujourd’hui, Micheville est une vaste friche qui se transforme en suivant l’exemple de Belval, juste de l’autre côté de la frontière.

À la suite des élections de 1959, pour la première fois, Villerupt est dirigée par un maire communiste : Armand Sacconi. Elle devient alors un bastion de Gauche, tenu sans interruption par des élus rouges et socialistes pendant 67 ans. Le 15 mars dernier, aux élections municipales, la centriste Véronique Guillotin (63 ans) obtient 264 voix de plus que le maire communiste sortant, Pierrick Spizak (38 ans). À l’échelle locale, c’est un petit séisme. À l’échelle nationale, Villerupt est un énième exemple du délitement de la gauche dans des terres où elle a été longtemps hégémonique. Au contraire d’Amnéville ou Val de Briey, Villerupt a échappé à l’extrême droite, qui n’est pas parvenue à bâtir une liste.

Comme partout en France, l’abstention a été massive : près d’un électeur sur deux n’a pas remis de bulletin dans l’urne. Pierrick Spizak y voit une cause essentielle de son échec. « Nous avons cinq cents voix de moins qu’en 2021, mais on ne les perd pas au profit de Mme Guillotin. C’est l’abstentionnisme qui nous coûte cher. » L’agent éducatif de nuit dans un foyer de la protection de l’enfance à Longwy soutient que beaucoup de personnes sont venues lui dire ne pas s’être déplacées, persuadées qu’il allait être réélu dans un fauteuil. « Certains m’ont même dit qu’ils pensaient qu’il y aurait un deuxième tour », soupire-t-il face au Land. Mais lorsqu’il n’y a que deux listes en concurrence, à moins d’une improbable égalité parfaite, la majorité absolue est forcément atteinte dès le premier tour. Rétrospectivement, le trentenaire regrette d’avoir mené « une campagne à l’ancienne, avec un tract et une vidéo sur les réseaux sociaux ».

En face, Véronique Guillotin a été nettement plus réactive. Pour sa troisième candidature après 2008 et 2014 (en 2020, c’est son mari qui s’y était collé), la médecin généraliste explique au Land avoir misé sur « une vraie campagne de terrain », avec des tractages réguliers et une grosse présence sur les réseaux sociaux.

Véronique Guillotin est une notable à l’ancrage local indéniable. Sa famille est présente depuis longtemps dans la vie associative de Villerupt, notamment dans le club de judo. Elle même est ceinture noire, « entre le troisième et le quatrième dan ». De son nom de jeune fille Véronique Ottaviani, elle est née à Villerupt d’un père ouvrier issu de l’immigration italienne et d’une mère commerçante d’origine polonaise. La nouvelle maire y a passé presque toute sa vie : après ses études de médecine à Nancy, elle est revenue dans la commune, presque un désert médical, pour y exercer pendant trente ans. Elle a ensuite occupé les postes de responsable de l’hospitalisation à domicile et de présidente de la commission médicale d’établissement à l’hôpital de Mont-Saint-Martin.

La nouvelle maire a débuté en politique à 55 ans, en 2007, en se laissant convaincre par Édouard Jacque, alors maire UMP de Longwy, de rejoindre sa liste en tant que suppléante pour les élections sénatoriales. Un an plus tôt, Jacque avait fait basculer Longwy à droite. En 2008, Véronique Guillotin est élue au conseil municipal de Villerupt sous l’étiquette du Mouvement radical (devenu Parti radical aujourd’hui), affilié au centre-droit. « J’adhère à ces valeurs sociales, pro-européennes et à l’idée d’un libéralisme contrôlé », explique-t-elle en reconnaissant une proximité d’esprit avec Xavier Bettel et le DP luxembourgeois. Elle porte l’ancien président de son parti, Jean-Louis Borloo, en haute estime. Entre 2000 et 2010, il était une personnalité qui comptait en France, portant plusieurs portefeuilles ministériels importants (dont ceux de la Ville ou de l’Environnement), dans des gouvernements de centre-droit.

Véronique Guillotin a acquis une réelle envergure politique en étant élue au conseil régional depuis 2016, puis au Sénat depuis 2017 (sur une liste d’union avec des Républicains). Lors de son dernier mandat, elle était vice-présidente de la commission des Affaires sociales. Mercredi soir, elle repartait d’ailleurs à Paris pour finaliser son déménagement. « J’ai sous-estimé le côté émotionnel que représente mon départ du Sénat », avoue-t-elle. « J’ai énormément appris à Paris et je laisse des collaborateurs qui vont devoir retrouver un travail, puisque mon successeur, qui n’est pas du même parti (Pierre Boileau, maire de Ludres, est LR, ndlr) viendra avec les siens. »

Et puis, passer des ors du Palais du Luxembourg à la mairie décatie de Villerupt est en soi un grand écart. Au niveau du décorum, c’est certain, mais aussi sur le plan financier. « Je vais faire valoir mes droits à la retraite pour compenser », dit-elle. Une des premières décisions du nouveau conseil municipal a été d’augmenter les indemnités des élus d’environ 700 euros pour la maire et 270 euros pour les adjoints. L’opposition n’a pas manqué de s’en émouvoir.

Le changement de couleur à Villerupt doit beaucoup au fait que la commune n’est simplement plus la même qu’il y a trente ans. Les frontaliers qui viennent travailler au Luxembourg ont remplacé les ouvriers de la sidérurgie. Plus de 80 pour cent des actifs traversent la frontière pour rejoindre leur emploi. Cette recomposition sociale n’a pourtant pas bouleversé la structuration socioprofessionnelle de la commune. Villerupt reste très marquée par les classes populaires. La part d’ouvriers (37,5 %) y est nettement supérieure à la moyenne nationale française (24,8 %). Celle des cadres (5,4 %) est deux fois moins élevée (11 %). Malgré la proximité du Luxembourg, le taux de pauvreté est de 22 pour cent (en 2021), bien supérieur à la moyenne du Grand Est (15,1 %). Il monte à 25 pour cent chez les moins de trente ans et à 32,5 pour cent chez les locataires. Le taux de familles monoparentales y est presque le double de celui constaté en France (19,1 % contre 11,6 %). Malgré les salaires luxembourgeois, Villerupt est donc loin de s’être embourgeoisée. « Beaucoup de personnes font les métiers difficiles. Nos habitants sont souvent les prolétaires du Luxembourg », relève Pierrick Spizak.

Villerupt entretient avec son pays voisin une relation paradoxale. Véronique Guillotin assure que le Luxembourg est « une chance pour les habitants qui y trouvent un emploi bien payé », mais reconnaît aussi « un revers de la médaille qui n’est pas facile à gérer ». Elle parle notamment d’une « économie dépendante » et d’« une population fracturée ». De fait, Villerupt est une des villes les plus inégalitaires de France, selon l’INSEE.

Véronique Guillotin regrette, par exemple, que l’intégration des nouveaux arrivants soit plus difficile qu’auparavant. « Du temps de mes parents, on pouvait s’élever de son milieu social en une génération. Je ne suis pas persuadée que ce soit encore le cas aujourd’hui. » La communauté portugaise, notamment, souffre de cette situation jusqu’à en être stigmatisée. Elle était d’ailleurs un enjeu de campagne, Véronique Guillotin a fait traduire certains de ses tracts en portugais. Dans certaines écoles du bas de la ville, les élèves qui ne parlent pas français peuvent représenter jusqu’à 80 pour cent des classes. Ce sont en grande majorité des lusophones.

Sur ce point, Pierrick Spizak la rejoint. Le lien social s’est distendu à Villerupt : « Dans le temps, les ouvriers étaient très soudés. Ils travaillaient au même endroit, partaient en vacances ensemble grâce à l’UMO (Union mutualiste des ouvriers)… Maintenant, avec plus de 80 pour cent de personnes qui ne travaillent pas dans la commune, plus personne ne se connaît et cette solidarité qui nous portait auparavant tend à disparaître ».

L’influence du Luxembourg a également causé un enchérissement brutal du logement. « Un appartement d’une chambre coûte plus cher à Villerupt qu'à Thionville, Metz, Nancy ou Strasbourg », relève Pierrick Spizak. La commune a beau profiter de l’Opération nationale Alzette-Belval, par laquelle l’État prend en main une partie de l’urbanisme et de la construction de logements dans des quartiers prioritaires, celle-ci ne fait qu’accroître les inégalités entre ceux qui sont frontaliers et ceux qui travaillent en France. « Les logements qui vont sortir de terre seront vendus entre 4 000 et 4 500 euros hors taxes le mètre carré. Une maison de cent mètres carrés coûtera 500 000 euros. Un couple de fonctionnaires ne peut pratiquement plus acheter à Villerupt… Seuls les frontaliers correctement payés peuvent se le permettre », regrette Pierrick Spizak.

En 2025, la Cour des comptes de la région Grand Est a démontré que, dans la communauté de communes Pays Haut-Val d’Alzette, les loyers d’appartements ont augmenté de 68 pour cent. Dans le même temps, les prix de vente progressaient de 117 pour cent pour les maisons et 164 pour cent pour les appartements, avec « des niveaux de prix trois à cinq fois supérieurs au territoire français de comparaison », c’est à dire sans influence frontalière.

Sur ce même territoire, l’Agape a relevé que trente pour cent des transactions immobilières étaient réalisées par des résidents luxembourgeois. Ce constat renforce l’idée que le Luxembourg participe à la désintégration sociale de territoires dont il a pourtant absolument besoin pour loger une main-d’œuvre qui ne trouve pas de logements chez lui.

Véronique Guillotin n’a, en tout cas, pas l’intention de venir demander de l’aide au Grand-Duché. Si ses prédécesseurs à Villerupt ont toujours défendu le principe de la rétrocession fiscale, elle confirme le clivage gauche/droite sur ce point en soutenant ne pas y être favorable. Alors que ce système permettrait de reverser aux communes françaises une partie de l’impôt payé par les frontaliers au Luxembourg, elle préfère « rester dans le consensus ». Les trois axes qu’elle souhaite développer au cours de son mandat seront plutôt : « Créer une maison de santé, travailler sur les questions de propreté et de salubrité et armer la police municipale. »

Quant au parti communiste, son renvoi dans l’opposition lui impose de reconsidérer sa position, finalement pas si forte que cela. Ces dernières années, le nombre d’adhérents a fondu et peu sont réellement actifs. Beaucoup sont très âgés. Certains, toujours très engagés, vivent en maison de retraite. Le local du parti, devenu trop grand, sera prochainement vendu et remplacé par un nouveau, plus adapté à ses besoins. « Nous devons repartir sur un travail de militants, pour reconstruire une base solide et remplacer les anciens », soutient Pierrick Spizak. « Finalement, peut-être que cette défaite est un mal nécessaire. Elle nous force à réfléchir pour repenser ce que nous sommes. » Lui, en tout cas, a décidé de tourner la page. Il ne se représentera plus. Son ambition, à court terme, est de trouver un nouveau travail. Et pourquoi pas au Luxembourg. « J’avais choisi de travailler de nuit pour pouvoir être à la mairie la journée, mais ça n’a plus de sens maintenant. Au moins, je vais pouvoir être plus présent auprès de ma femme et de mon petit garçon ».

À Villerupt, une page s’est bel et bien tournée.

Note de bas de page

Erwan Nonet
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