L’État vend ses parts dans Paul Wurth. La transaction est conduite dans un contexte financier difficile pour l’acquéreur allemand. La dimension immobilière est clé pour ce monument de l’industrie nationale

Inquiétude industrielle

Le site de Paul Wurth à Hollerich
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 26.02.2021

Crispation « Le ministère des Finances [qui gère le portefeuille de participations étatiques, ndlr] ne commente pas des discussions en cours. » « Comme les négociations ne sont pas achevées, le ministère de l’Économie [qui exerce la tutelle sur l’un des actionnaires, la SNCI, et sur l’industrie] ne commente pas » davantage. Les interlocuteurs du monde industriel se crispent lorsqu’ils sont sollicités pour évoquer un chapitre en cours d’écriture dans une histoire centenaire. Voilà plusieurs mois, écrit le Wort en fin de semaine passée, que l’État discute les termes de la cession de sa participation de quarante pour cent dans ce monument de l’industrie nationale qu’est Paul Wurth. La SNCI détient 18,84 pour cent du capital de la société d’ingénierie sidérurgique, la BCEE onze pour cent et l’État (en direct) 10,982 pour cent. Le gouvernement était intervenu après la crise de 2008 pour stabiliser l’entreprise qui appartenait essentiellement à ArcelorMittal… et est resté depuis à son capital.

L’actionnaire aujourd’hui majoritaire (à soixante pour cent), le groupe allemand SMS, exprime le désir de racheter la partie de capital qui lui manque alors même qu’il subit les effets de la crise du Covid-19. Dans sa lettre de janvier 2021, le directeur général de la firme, Burkhard Dahmen, parle d’un recul « considérable » du volume de projets. Le CEO évoque même une situation « dramatique » en Allemagne avec une chute de 65 pour cent du carnet de commande en 2020 par rapport à 2019. La baisse s’établirait à quarante pour cent dans l’ensemble du groupe, soit deux milliards d’euros de chiffres d’affaires en moins. « Nach eingehender Analyse unseres Marktumfelds gehen wir von mindestens drei bis vier Jahren aus, bevor eine Erholung in unserem Geschäft wirklich spürbar wird », écrit Burkhard Dahmen. « Dies ist eine lange Durststrecke, in der wir Liquidität und Eigenkapital verlieren würden », lit-on encore, avant que Dahmen aborde la ritournelle de la réduction des coûts fixes et notamment du personnel, cent millions d’euros par an pour la seule Allemagne, soit 1 200 postes à supprimer. Une réorganisation générale du groupe, « orientée projet », est développée, autour de régions et de centres d’excellence. Le directeur général de Paul Wurth, le Luxembourgeois Georges Rassel, prendra la tête de SMS pour le marché européen.

Le groupe envisage de racheter le fleuron luxembourgeois de l’assemblage de hauts fourneaux pour la production de fonte (105 millions d’euros de chiffre d’affaires, onze millions de bénéfices, beaucoup de cash à la banque et des terrains à Luxembourg-Ville) avec les poches percées. Combien vaut d’ailleurs Paul Wurth SA ? Les différents documents publics n’offrent qu’une valeur comptable de la participation étatique. 4,7 millions d’euros comme prix d’acquisition dans le bilan 2019 de la banque publique SNCI pour ses 19 pour cent ou encore 1,5 million d’euros de valeur nominale (soit la valeur fixée lors de l’émission des titres représentatifs du capital) pour les dix pour cent de l’État ? La valeur réelle est bien supérieure.

En 2012, ArcelorMittal avait vendu à SMS GmbH ses 48,1 pour cent dans Paul Wurth pour 388 millions de dollars (294 millions d’euros selon la conversion au 31 décembre 2012), générant un bénéfice de 242 millions de dollars sur l’investissement. La même année, Luxempart (actionnaire de Paul Wurth depuis 1988) avait cédé sa participation de 10,9 pour cent au groupe sidérurgique allemand pour un montant de 56 millions d’euros. Ces deux transactions avaient valorisé l’entreprise autour de 600 millions d’euros. Selon ces termes, la participation (directe et indirecte) de l’État équivaudrait aujourd’hui a minima autour de 250 millions d’euros. Mais la méthode est imparfaite. Une valorisation s’opère principalement sur base des revenus attendus d’une entreprise. Périlleux de s’aventurer dans les discounted cash flows de Paul Wurth pour la prochaine décennie. Mais un paramètre attire l’attention. Il l’avait d’ailleurs déjà retenue en 2012 lors de l’arrivée du groupe allemand. SMS avait alors informé qu’une « grande partie » de la valeur de l’entreprise (« der Großteil des Firmenwerts », Land, 28.09.2012) tenait aux terrains sur lesquels Paul Wurth s’est développée face à la gare (centrale électrique, hangars, etc). Depuis, victime de son succès, le Grand-Duché s’est enfoncé dans une crise du logement, le quartier HoBoGa s’est gentrifié (Land, 16.08.2019) et le tram passe en son sein.

Steel immo Parmi les revenus futurs figure donc celui de la vente potentielle des douze hectares de Paul Wurth détenus à Hollerich, un véritable pactole. D’autant plus que, d’après nos informations, le plan d’aménagement particulier est en voie de finalisation à la Ville. D’une zone d’activité industrielle, la parcelle de vingt hectares à Hollerich (l’autre gros morceau est détenu par la manufacture de tabac Heintz van Landewyck via sa société immobilière Landimmo) deviendra bientôt le nid d’appartements, de commerces et de bureaux. Selon une source, un échange de terrain contre parts est envisagé. Des responsables auprès de l’entreprise et du ministère des Finances ne démentent pas. La question du maintien du siège de Paul Wurth à Luxembourg occupe les esprits. Pour convaincre ArcelorMittal de rester au Grand-Duché, l’État (via la BCEE) avait notamment racheté son siège, passoire énergétique, avenue de la Liberté au prix fort (autour de cent millions d’euros) fin 2014, et avait mis à disposition en 2016 une parcelle au Kirchberg pour construire le nouveau site emblématique (avec d’autres terrains du sidérurgiste en contrepartie pour construire des logements).

Dans ce contexte peu amène économiquement, le maintien d’une entité Paul Wurth semble incertain aux employés et aux syndicats. Si ces derniers disent faire confiance au patron luxembourgeois Georges Rassel, ils manifestent quand même leur inquiétude « pour le développement futur » de ce « Traditionsbetrieb » au Luxembourg. À court terme (jusque fin 2023), l’emploi est protégé pour les 350 salariés de Paul Wurth au Grand-Duché (sans compter les plus de 250 de Geprolux et CTI) à la faveur d’un plan de maintien négocié en août dernier pour compenser le recours au chômage partiel. Paul Wurth emploie un millier de personnes à l’étranger. L’entreprise sert notamment le marché russe (quasiment cinquante pour cent de son chiffre d’affaires), le Brésil et l’Inde.

L’entreprise revêt une importance symbolique. Car, relève l’historien spécialiste de la sidérurgie Charles Barthel, « c’est une entreprise qui a une renommée mondiale et une entreprise qui fait la fierté de tous les Luxembourgeois […] Même s’ils n’ont pas trop connaissance de ce que fait Paul Wurth, les gens associent la société à la technologie de pointe dans le domaine de la sidérurgie et de l’ingénierie ». Charles Barthel se réfère notamment au gueulard sans cloche, une invention de l’entreprise qui est devenue « le standard dans le monde entier » à partir des années 1970 pour charger le minerai et le coke au sommet du haut fourneau (et évacuer le CO2). Puis, à la sortie du premier conflit mondial (la « Kesselfabrek » a été créée en 1870 par Eugène Muller-Buck puis cédée à Paul Wurth en 1891), le patron s’est révélé un industriel-clé pour le développement économique du Grand-Duché et la structuration du dialogue social. Face aux revendications populaires en faveur de la journée de huit heures, il a incarné la voix de l’industrie et conduit la création de la Fedil. « C’est avant tout une fondation motivée par l’attitude du gouvernement qui cède aux revendications excessives du prolétariat », détaille Charles Barthel. Le gouvernement est alors conduit par un membre du parti de la droite catholique, Émile Reuter, « pas obligé envers le patronat » : « Il a plutôt intérêt à amadouer l’effervescence ouvrière, en leur faisant un certain nombre de cadeaux », commente l’historien. « C’est ce qui provoque la fureur des patrons. »

Les sympathies de Paul Wurth vont vers le côté libéral. Au niveau national, il travaille ardemment pour la Commission d’orientation économique. Le Luxembourg industriel tourne alors le dos au Zollverein et s’aventure progressivement sur les marchés belges et français. L’homme Paul Wurth négocie les débouchés aux dépens de son entreprise (faute de temps à lui consacrer) qui, « tout au long des années 1920, opère dans une situation extrêmement difficile », analyse Charles Barthel. En 1926, Paul Wurth vend sa société à l’Arbed, alors dirigée par Émile Mayrisch, patron emblématique qui a œuvré en passager clandestin dans l’ombre de Wurth et privilégié les intérêts de son entreprise au sortir du premier conflit mondial. Cent ans après, Michel Wurth, l’arrière-petit-fils achève sa deuxième décennie à la présidence de l’entreprise Paul Wurth. Son mandat, confié parce qu’il dirige ArcelorMittal Luxembourg, prend fin cette année et on ignore s’il sera reconduit.

Les capitaux de l’entreprise qui a construit en 1908 le premier pont en acier sur la Moselle à Schengen (détruit pendant la Deuxième Guerre mondiale par les Allemands) filent en Allemagne. Auprès du Land mardi, le député CSV Laurent Mosar critique « le manque de transparence sur les négociations liées à ce fleuron de l’industrie luxembourgeoise qui va passer intégralement dans des mains étrangères ». « Je me demande si c’est un cas exceptionnel ou si d’autres [participations étatiques, ndlr] vont suivre », s’interroge l’élu chrétien social qui reproche un manque de stratégie à l’exécutif en la matière. Comme les ministres des Finances et de l’Économie l’indiquaient en janvier en réponse à une question parlementaire du même Laurent Mosar au sujet des discussions sur la vente des participations de Paul Wurth (qui n’était toutefois pas cité nommément), les ministères de tutelle envisagent au cas par cas les opportunités de se dessaisir de ces participations acquises dans des entreprises à des moment où celles-ci avaient rencontré des difficultés.

Selon des témoignages collectés, l’initiative de SMS Group (détenu majoritairement par Heinrich Weiss, ancien proche de la CDU puis de l’AfD) visant à récupérer l’intégralité du capital de Paul Wurth tient à sa volonté d’avoir les coudées franches pour investir dans l’industrialisation de la technologie de production d’acier sans-CO2. « With Paul Wurth and the acquisition of Sunfire GmbH, we are already on course to become the world’s leading technology partner in this field », lit-on dans le rapport annuel 2019 du groupe allemand. L’unicité de l’actionnariat facilitera le financement des projets. « Paul Wurth tout seul, on arrive à nos limites, aussi bien technologiques que pour la réalisation de projets d’envergures qui ne tombent pas dans le domaine exclusif de la société », explique Georges Rassel au Land mercredi. Dans une sorte d’intégration verticale du groupe SMS et dans la production en amont, Paul Wurth prévoit d’échanger les hauts fourneaux traditionnels contre un réacteur de réduction directe qui marche à l’hydrogène et qui est à la base de l’acier vert. « On va bénéficier ensemble de ce rassemblement vertical pour offrir une solution complète à nos clients. Maintenant le monde demande plus que de la fonte, mais de l’acier vert de haute qualité », conclut Georges Rassel. Le Luxembourgeois promet d’expliquer plus en détails les développements en cours lorsque la cession sera finalisée.

Pierre Sorlut
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