Luxemburgensia

Quinze histoires sentimentales au papier abrasif

d'Lëtzebuerger Land du 04.11.2022

Elles rappellent des exercices de style, ces quinze histoires de Clara Lucarelli. On y lit des figures qui nous semblent familières sans qu’on puisse mettre le doigt sur d’où exactement. Des scènes, lieux et constellations qui évoquent des déjà-vus. Et pourtant, dans ces quinze histoires d’amour ou de la fin de l’amour du recueil Chantiers du désir se trouve la nouveauté des décors mobiles recombinés. En filigrane sont (re)présentés, avec un ton authentique et une certaine délicatesse, les parlers et vies intérieures de personnages complexes et intéressants. Chantiers du désir prend le connu comme matériau, mais met en relief, à travers son langage et ses personnages, des détails et observations d’une délicatesse particulière.

Les courtes histoires sont dédiées chacune à un personnage, à ses contemplations, ses problèmes à résoudre de façon imminente ou un inventaire de son passé ou de sa vie sentimentale. En tournant toujours autour des questions d’amour. Il y a Jacques qui se sent traqué dans sa propre existence et soumis à sa femme, mais qui n’a jamais été l’agent de sa vie ; malheureux face à cette situation apparemment sans issue. Ou bien Geneviève, qui, entre souvenirs et auto-analyse, se rend au premier enterrement parmi son cercle d’amis de jeunesse. Il y a la vieille Marie-Hélène clouée dans une maison de soins, qui a été repoussée toute sa vie à l’arrière-plan des événements, qui se livre à un journaliste et révèle à quel point elle, tout le long, restait à la manœuvre de son couple. Et il y a Juliette, issue d’une famille bourgeoise, qui tombe amoureuse d’un musicien et connaît les hauts et les bas du premier amour, tout en devenant adulte. Le panorama sentimental s’étend de la jalousie, la vengeance, la tristesse, le regret, le désir ou le bonheur jusqu’à l’extase. Du désir qui s’éveille à l’amour qui s’endort. Et bien que Chantiers du désir de Carla Lucarelli mette en scène des décors en quelque sorte familiers, les personnages, qui sont tous introduits par leur prénom comme de bons amis, deviennent infiniment proches.

Ces quinze histoires sont précises à cause de leur proximité à la vie intérieure des protagonistes. Parfois les situations paraissent réelles, incluant des points de repère dans l’espace et dans le temps connus, comme si on pouvait croiser les figures par hasard dans la vie réelle. Prenons Stéphane, qui passe devant le Palais Grand-Ducal avec des commentaires pointus (et qui laisse tout de suite entendre son personnage). Parfois, mais plus rarement, les histoires introduisent l’absurde, jouent avec les limites de la fiction et font apparaître des éléments inattendus, non expliqués, par exemple une panthère noire qui se manifeste sans prémonition dans une chambre à coucher tel le fameux cafard de Gregor Samsa. Certains des événements sont plus éphémères, telle la rencontre inattendue de Marianne sur le seuil de sa porte, bouleversant sa routine vieille de plusieurs décennies – et dans cette alternance entre le plausible et ce qui pourrait être réel, avec les étincellements de la fiction littéraire, se trouve la force des quinze histoires qui sont toutes absolument à lire. De courtes histoires pointues mais toujours rondes avec des personnages à fleur de peau, sincères, dans lesquels on peut – et veut – se projeter.

Carla Lucarelli : Chantiers du désir. Aux spectres glissants. Nouvelles. Français. Éditions Phi, 2022

Claire Schmartz
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