Les centres de données ne sont pas seulement très énergivores, ils sont également très concentrés

Les usines du numérique

d'Lëtzebuerger Land du 24.12.2021

Depuis quelques mois les particuliers fortunés et les institutionnels sont régulièrement sollicités pour investir, directement ou par le truchement de fonds, dans une forme atypique d’immobilier, les entrepôts de données ou data centers (d’Land du 18 novembre). En raison de leur nombre toujours croissant et de leur coût, les besoins en capitaux sont considérables, mais les investisseurs soucieux d’écologie – c’est dans l’air du temps –pourraient être rebutés par l’impact de ces infrastructures sur l’environnement.

Sur le principe, un data center s’apparente à un énorme disque dur externe. Mais peu d’entreprises, sauf dans des secteurs tels que la défense, les télécoms, la banque et les services publics, possèdent leurs propres installations de stockage. Il s’agit essentiellement d’une question de coût, bien qu’existent aujourd’hui des formules « conviviales » de data centers préconfigurés en conteneurs.

La plupart des entreprises, comme des particuliers pour leurs usages personnels, utilisent les services du « cloud » c’est-à-dire des infrastructures hors-site gérées par des tiers, où ils louent des emplacements comme on le ferait dans un parking.

Les principaux prestataires ne sont autres que les GAFAM. Amazon est réputé avoir inventé le cloud pour rentabiliser les installations conçues pour son propre usage. Sa division Amazon Web Services détient aujourd’hui plus de quarante pour cent d’un marché mondial évalué à quelque 65 milliards de dollars et qui pourrait être multiplié par dix d’ici à 2030. AWS devance Microsoft Azure avec vingt pour cent. Google Cloud, qui a depuis 2017 un important projet d’implantation à Bissen au Luxembourg, arrive quatrième au niveau mondial avec un peu plus de six pour cent derrière Alibaba Cloud qui détient 9,5 pour cent.

Ces sociétés proposent à leurs clients des solutions à des prix plus intéressants qu’un data center propre, avec des données disponibles en permanence et en temps réel et bénéficiant d’un haut niveau de sécurité. Surtout elles ne sont pas seulement des hébergeurs mais aussi des fournisseurs de logiciels de gestion de ces données, ce qui permet également de « verrouiller » les clients comme n’importe quel particulier peut le constater.

La croissance du nombre de centres de données est directement liée à l’envolée de l’utilisation du numérique, lui-même boosté depuis début 2020 par les restrictions liées à la crise sanitaire qui ont favorisé le visionnage de vidéos, la vente à distance, les contacts à distance et le télétravail. En 2022 le seul trafic Internet grand public devrait atteindre 5.000 milliards de giga-octets, trois fois plus qu’en 2017, et croître de 28 pour cent par an au-delà, selon Cisco.

Mi-2021, la plateforme Cloudscene avait répertorié 7 581 installations dans le monde. En décembre, le total est de 8 295, soit une augmentation de 9,4 pour cent en quelques mois. Un tiers se trouvent aux États-Unis, et 24 au Luxembourg, un chiffre remarquable pour un petit pays. Mais ce chiffre recouvre tous les data centers en service, y compris « maison ». Ceux qui relèvent du cloud sont moins nombreux et plus gros. Selon le cabinet Synergy Research, les géants d’Internet (et du cloud) gèrent aujourd’hui près de 660 data centers dans le monde, le double d’il y a cinq ans.

Les data centers sont des infrastructures lourdes à concevoir et complexes à gérer. Leur construction est longue (elle s’étale sur plusieurs mois) et coûteuse (lire encadré). Leur fonctionnement a un fort impact environnemental.

Ils consomment en effet des quantités considérables d’électricité, dès à présent entre 1 et 3 pour cent de la production mondiale avec une prévision de quadruplement d’ici à 2030. Mais ils ont tendance à s’agglomérer dans certaines zones géographiques, comme l’Europe de l’ouest ou à l’intérieur même des pays. Dans la région parisienne (qui concentre la moitié des centres en France) ils représentent déjà un tiers de la consommation électrique et à Dublin ils pèsent plus que la population !

Problème, dans certains pays une partie parfois importante de l’électricité est encore produite par des centrales à charbon très polluantes (vingt pour cent aux États-Unis et en Europe, 70 pour cent en Inde). La moitié seulement de l’énergie consommée sert au fonctionnement effectif des data centers, l’autre moitié étant utilisée au refroidissement des installations.

Pour diminuer ce coût, certains prestataires privilégient les implantations dans les pays du nord : Groenland, Islande, Suède. En raison des températures qui y règnent tout au long de l’année, il y est davantage possible que sous nos latitudes d’utiliser l’air extérieur mais on peut aussi profiter de l’eau de mer. Pour ces raisons, la Norvège est actuellement une destination de choix, d’autant que l’électricité y est quasi-intégralement d’origine hydraulique (barrages). Mais la consommation d’eau pose tout de même problème : un data center consomme quotidiennement 20 000 mètres cubes pour son refroidissement, soit la contenance de six piscines olympiques. Hors de question de reverser en mer aussitôt après utilisation une telle quantité d’eau réchauffée.

La sécurité des données est une autre problématique majeure. Une des raisons de la prolifération des data centers est que, par sécurité, les données abritées sont dupliquées (ou répliquées, dans le jargon) sur plusieurs sites. En mars 2021 l’incendie à Strasbourg d’un data center du leader européen OVH a illustré l’importance de la sécurité matérielle des données.

Mais ces dernières sont menacées d’autres manières. On pense ici au risque de cyberattaques. Les entreprises possédant des « data centers maison » y sont sensibles mais doivent y consacrer des moyens considérables. Par comparaison, un des avantages des géants du cloud est leur expertise dans ce domaine et les investissements importants qu’ils sont capables de consentir. Ainsi Microsoft a annoncé pour vingt milliards de dollars de dépenses de cybersécurité dans les cinq années à venir.

Un autre risque est que l’hébergeur utilise à son profit, de manière plus ou moins détournée, les données confiées ; des experts ont fait observer qu’Amazon, qui abrite depuis l’origine de ses Web Services en 2006 les données des clients de Netflix, a fini par créer fin 2016 son propre service de streaming Prime Video, actuellement disponible dans 18 pays, se positionnant ainsi comme concurrent direct de son client.

De l’avis général, le principal problème pour des entreprises non-américaines qui ont recours au cloud des GAFAM est le système juridique américain fondé sur l’extraterritorialité du droit local, qui peut être appliqué en-dehors des frontières des États-Unis à des personnes physiques ou morales de pays tiers. La principale loi en cause est le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act), un texte fédéral de mars 2018 qui permet aux autorités judiciaires l’accès aux données électroniques stockées à l’étranger dans des data centers américains (les trois plus gros prestataires détiennent les deux tiers du marché mondial du cloud) sans avoir besoin de formuler une demande d’entraide judiciaire internationale. Il faut ajouter à cela les pressions politiques que le gouvernement n’hésite pas à faire sur les fournisseurs de cloud, comme on l’a vu avec Google vis-à-vis de Huawei. De quoi inciter les entreprises européennes à préférer des solutions locales, mais elles restent encore limitées.

Combien ça coûte ?

Selon un calcul fait en 2017 par US Chamber Technology Engagement Center, un data center moyen mesure 15 340 mètres carrés soit environ deux terrains de football.

Sa construction coûte 215,5 millions de dollars soit un peu plus de 14 000 dollars au mètre carré. 27 pour cent du prix est imputable au terrain et au bâtiment, 73 pour cent aux équipements électroniques et informatiques.

À cela il faut ajouter 18,5 millions de dollars de dépenses annuelles de fonctionnement (soit 1 206 dollars par m²) dont quarante pour cent pour l’énergie mais seulement quinze pour le personnel.

Le CTEC met l’accent sur les retombées sur l’économie locale. Pendant la période de construction, un tel centre occupe 1 688 salariés, gagnant au total 77,7 millions de dollars. Les activités économiques récupèrent un total de 243,5 millions et les collectivités publiques dix millions d’impôts et taxes. Chaque année, les quelques 157 employés du site, qui gagnent 7,8 millions, et le fonctionnement du centre injectent 32,5 millions dans l’économie locale et rapportent 1,1 million à la commune, au comté et à l’Etat.

Comment investir ?

Dès le début 2015, les data centers étaient identifiés comme une nouvelle niche, particulièrement juteuse, de l’investissement immobilier, avec des rendements de sept à quinze pour cent par an, voire beaucoup plus.

Les épargnants intéressés peuvent participer directement aux levées de fonds destinées à financer la construction des data centers, qui ont d’importants besoins en capitaux. Mais il s’agit de projets très techniques et parfois géographiquement lointains, les retours sur investissements peuvent prendre du temps (contrats de location de dix à douze ans) et la revente d’équipements obsolètes peut poser problème. Ils peuvent aussi acheter des actions de pure players, c’est-à-dire d’hébergeurs hors GAFAM, comme le français OVH, dont le siège est à Roubaix (4,2 milliards d’euros de capitalisation boursière). On en compte plus de 2 500 dans le monde.

Ils peuvent aussi passer par des sociétés foncières cotées (Real Estate Investment Trusts, en anglais) spécialisées dans les data centers. Aux États-Unis, selon la National Association of Real Estate Investment Trusts (NAREIT), seuls quatre REIT se concentrent principalement sur la possession et l’exploitation de centres de données. Parmi eux, les deux plus gros sont Equinix, avec une capitalisation de 74 milliards de dollars, plus de 10 000 clients et 406 000 interconnexions totales sur ses systèmes, suivie de Digital Realty, qui compte 280 installations dans 25 pays dans le monde, dont onze en Europe et affiche une capitalisation de 49 milliards. En Europe, un des leaders est Data4, contrôlé par Axa IM Real Assets, qui envisage de construire 23 centres de données en Europe à l’horizon 2023, soit un doublement de son parc actuel pour un coût de 650 millions d’euros financé par un apport de fonds propres venant d’Axa et d’autres investisseurs institutionnels comme PFA, l’un des plus importants fonds de pension danois, qui a un ticket de vingt pour cent. Un autre opérateur important est la foncière britannique d’immobilier industriel Segro REIT (16,6 milliards de GBP de capitalisation) devenue le principal développeur de centres de données au Royaume-Uni.

Georges Canto
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