All by my slide

d'Lëtzebuerger Land du 04.11.2022

Un philosophe du vingtième siècle aurait déclaré que si le paradis était rempli de gens qui se racontent leur vie pendant une éternité, l’enfer était sans doute la même chose, mais avec des diapositives. Quelques décennies plus tard, les temps n’ont pas beaucoup changé. Disons que les diapositives auront été remplacées par des présentations PowerPoint. Et que nos esprits seront connectés en visio. Les plus grands pêcheurs seront certainement châtiés avec des transitions à base d’images apparaissant en mosaïques, de rideau qui se déchire ou de texte qui disparaît en spirale.

Ma génération a été la première à connaître la souffrance des slides. Difficile d’imaginer un mariage dans les années 2000 sans présentation offrant à tous les invités, au moment du trou normand, les photos d’enfance des jeunes époux, si possible avec des tenues ridicules, ou en train de danser debout sur une table en pleine soirée étudiante. Initialement conçu comme un progrès par rapport aux transparents projetés par les professeurs durant les cours de géographie, tout le monde s’est vite aperçu que le principal intérêt du logiciel était de nécessiter une relative obscurité, propice aux siestes éclair, le front appuyé sur la main, comme si l’on était plongé dans des abîmes de réflexion suscités par un passionnant exposé.

Dans l’inconscient collectif, cet outil, qui s’est développé depuis le début des années 1990, a rapidement été associé à toutes sortes de moments pénibles, où l’orateur s’écoute parler, et où vous vous demandez ce qui pourrait vous éviter de dormir. Il n’y avait guère qu’à la messe qu’il était encore possible d’entendre quelqu’un parler sans se croire obligé d’illustrer ses propos par d’hideux cliparts.

Rien de bien surprenant, dès lors, que pour préparer nos enfants aux dures réalités de la vie, il leur soit demandé dès leurs premières années de secondaire de préparer des présentations. Si vous pensiez vous être acquitté de votre dette éducative en consacrant quelques soirées aux verbes irréguliers allemands, c’est que vous n’avez pas encore passé des vacances à peaufiner un exposé sur Greta Thunberg, le cycle de l’eau ou les ravages de la drogue.

En échange de mes compétences de boomer, j’ai demandé à ma progéniture de me montrer comment fonctionnait Instagram. Vu le temps passé sur cette application, je m’attendais à une expérience assez incroyable, tout en craignant un peu, à 45 ans, de m’y sentir un peu comme un beefsteak qui aurait passé trop de temps dans le rayon boucherie du Cactus. Après tout, quel meilleur moyen de passer moins de temps sur Twitter que de commencer à utiliser Instagram ? Je m’apprêtais donc à pénétrer ce nouveau royaume de l’image, où le défi consiste à obtenir une demi seconde d’attention dans l’infini défilement des sollicitations, afin de recueillir un cœur, un commentaire, ou mieux encore, un follower. L’exact contraire d’une présentation où l’on fait défiler des images auprès d’un public captif.

Après tout, si la pharmacie de mon quartier dispose d’un compte, alimenté par des photos de suppositoires ou de sirop pour la toux, il n’y a pas de raison que je n’arrive pas à récolter un relatif succès, disons quelques centaines de followers, comme tout lycéen moyennement populaire. Au début, j’ai été un peu perturbé par les propositions des algorithmes. Mais après quelques semaines, les séances de maquillage anticerne, les pâtisseries improbables et les vues de Dubaï avaient disparu de mon feed. La machine avait trouvé mon public, et trouvait ce qui déclenchait mes « cœurs ». Car oui, c’est le principal enseignement que je retire : aujourd’hui, c’en est fini de l’applaudissement, ou du pouce levé, c’est de l’amour qu’on distribue, à coups de double clic, tel un pape tout puissant muni d’un encensoir virtuel.

La morale de tout ça, c’est que le combat entre réel et virtuel est perdu d’avance. Dans le monde réel, vous ne vous ferez jamais 200 connaissances en un mois. Vous n’aurez jamais des gens qui viennent d’Asie du Sud-Est pour vous dire qu’ils aiment vos photographies. Mais ça reste le meilleur endroit pour boire une bière bien fraîche et partager un bol de cacahuètes.

Cyril B.
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