Publié fin mars, un rapport de l’OCDE révélait qu’au cours des dernières années l’énergie et l’environnement ne faisaient plus partie des priorités en matière de dépenses publiques de recherche et de développement. Mais la crise née de la situation au Moyen-Orient a rebattu les cartes et permet d’espérer une accélération de la transition énergétique, portée par de nombreuses innovations. Selon les « Principaux indicateurs de la science et de la technologie de l’OCDE », en 2024, l'intensité de R&D, mesure phare rapportant les investissements en recherche-développement au PIB, s’est élevée à 2,7 pour cent pour l’ensemble des pays membres de l’organisation, l’UE étant un peu en retrait avec 2,1 pour cent. Dans les deux cas les chiffres étaient stables depuis 2020.
L’OCDE attire l’attention sur deux points-clés. Le premier concerne le déclin constant du secteur public, qui ne contribue qu’à 27 pour cent des budgets, une part identique à celle de 2023, mais en recul de six points par rapport à celle de 2010. Ses dépenses progressent moins vite que celles du privé (à peine +0,7 pour cent en 2023) voire diminuent : -4,1 pour cent en 2024, un recul en termes réels plus important qu'anticipé. Le second est celui d’une réorientation des crédits de recherche publics en faveur de la défense. Ils ont crû de 1,2 pour cent en 2024, une moyenne qui cache le fait qu’ils ont augmenté de près de 18 pour cent au Japon et de 11,5 pour cent dans l’UE. Après plusieurs années de croissance, ceux liés à l'énergie et à l'environnement ont reculé de huit pour cent la même année, et sont désormais deux fois et demi moins élevés que ceux consacrés à la défense, qui atteignent 111 milliards de dollars, soit une augmentation de 17 pour cent par rapport à 2020.
Le « sacrifice » de la recherche publique dans le domaine de l’écologie est tout sauf une surprise. La période 2022-2025 a été marquée par une montée des tensions internationales et un rebond inattendu de l’inflation, surtout en 2023. Dans ce contexte, les préoccupations liées au coût de la vie, à la sécurité ou à l’emploi prennent le dessus sur l’environnement, un phénomène très souvent observé dans le passé. L’inquiétude climatique ne disparaît pas, mais les opinions publiques opèrent une « hiérarchie des urgences » en se focalisant sur les menaces les plus immédiates, comme celles qui pèsent sur le pouvoir d’achat, avec des conséquences visibles à la fois sur le niveau global des investissements et sur celui des fonds consacrés à la recherche.
Par ailleurs, les investissements et la recherche en énergies nouvelles sont très dépendants du niveau des prix des énergies fossiles. Quand ces derniers augmentent fortement, l’exploitation de nouvelles sources devient rentable. Mais quand ils se stabilisent ou diminuent, en valeur nominale ou après déduction de l’inflation, les mauvaises pratiques reviennent. L’exemple du pétrole est édifiant. Fin février 2026, juste avant la guerre en Iran, le baril valait à peine deux fois le prix atteint au printemps 1979, au moment du deuxième choc pétrolier. Or, sur cette période de presque 47 ans, le niveau général des prix a été quasiment multiplié par trois au Luxembourg, et par quatre en France.
La baisse du prix du brut en termes réels (d’Land, 24.032026) n’a pas favorisé la transition énergétique et explique pourquoi les énergies fossiles que sont le pétrole et le gaz représentent encore près de soixante pour cent de la consommation d’énergie primaire dans le monde (plus de 80 pour cent en incluant le charbon). Les données de l’OCDE remontent à l’année 2024. Les chiffres définitifs pour 2025 ne seront disponibles qu’à la fin de l’été 2026. Mais les estimations montrent d’ores et déjà que la tendance se confirme. L’explication est simple : l’augmentation des dépenses militaires publiques. Dans l’UE, elles ont atteint un niveau record d’environ 380 milliards d’euros, soit environ 2,1 pour cent du PIB, selon les chiffres de l’Agence européenne de défense (AED). Cela a représenté une hausse de onze pour cent par rapport à 2024 et un doublement en valeur nominale par rapport à 2020.
Cet effort d’équipement s’est logiquement accompagné d’un accroissement des dépenses de recherche dans le domaine militaire, l’état des finances publiques dans de nombreux pays impliquant par ailleurs de faire des arbitrages aux dépens d’autres postes considérés comme non urgents. Plusieurs ONG comme Réseau Action Climat ont fait état de « reculs environnementaux » entre 2024 et 2025 : baisse ou suspension d’aides à la transition, soutien renforcé à certains secteurs énergivores, le tout présenté comme des mesures de soutien ou de compétitivité.
Mais l’instabilité au Moyen-Orient pourrait se traduire par une modification de l’ordre des priorités, en remettant en selle les considérations écologiques et environnementales. Directement impactés par la flambée des prix du pétrole et du gaz, pour la deuxième fois en quatre ans, les pays européens sont bien décidés à accélérer la décarbonation et à réduire leur dépendance aux hydrocarbures importés. Le Conseil européen des 19 et 20 mars a clairement réaffirmé que la transition énergétique était « la stratégie la plus efficace » pour accroître l’autonomie énergétique et amortir les chocs de prix, ce qui constitue un signal politique clair aux investisseurs publics et privés. Il rappelé sa volonté de maintenir et de concrétiser les objectifs climat-énergie à horizon 2030 (-55 pour cent d’émissions nettes par rapport à 1990, au moins 42,5 pour cent d’énergies renouvelables dans le mix énergétique) et la neutralité climatique à l’horizon 2050.
Pour autant il ne s’agit pas de développer les énergies non-fossiles « à l’identique », c’est-à-dire sous la forme qu’on leur connaît aujourd’hui. Pour les rendre plus performantes, plus faciles à mettre en œuvre et possiblement moins coûteuses, il existe une appréciable marge de progression alimentée par des innovations, elles-mêmes issues du rebond des budgets alloués : en dix ans (2015-2024) les dépenses publiques de R&D dans le secteur de l'énergie ont été multipliées par trois dans l’UE, selon l’Agence internationale de l’énergie. Du côté des renouvelables, les pistes les plus prometteuses combinent amélioration du rendement, réduction de l’intermittence et meilleure intégration dans l’environnement.
Les panneaux solaires deviennent nettement plus efficaces, à la fois en rendement (pourcentage de lumière convertie en électricité) et en puissance par m², tout en étant plus économes en matériaux (couches plus fines) et mieux intégrés au bâti. La quantité d’électricité produite par les éoliennes progresse rapidement grâce à de plus grandes pales et des mâts plus élevés. Sur terre leur puissance moyenne est aujourd’hui proche de quatre mégawatts, soit quatre fois plus qu’il y a vingt ans, pour la même emprise au sol. Quant aux éoliennes offshores elles sont quatre à cinq fois plus puissantes que les « terrestres ».
La technologie, notamment l’IA, permet d’améliorer la gestion du vent, avec comme conséquence une meilleure conversion en électricité et un allongement de la durée d’utilisation des machines, qui tournent en moyenne plus des trois-quarts du temps. Ces avancées permettent de répondre en partie à l’une des principales critiques adressées aux énergies renouvelables, à savoir leur intermittence, qui freine leur adoption. Une autre des solutions au problème est le stockage de l’électricité produite, via des batteries de longue durée ou sa transformation en hydrogène. Mais il s’agit encore de technologies émergentes.
En matière de renouvelables, un potentiel important reste à exploiter du côté de la production de biogaz, et également en matière maritime (courants et énergie thermique). La France a été pionnière dans ce domaine avec son « usine marémotrice » bretonne, inaugurée en 1966 mais jamais reproduite. La taille des infrastructures et leur prix sont plutôt dissuasifs. Les réflexions portent sur des projets moins ambitieux, donc moins chers et plus faciles à mettre en place. C’est justement ce type de solution qui a aujourd’hui les faveurs des autorités dans le domaine du nucléaire, avec de nombreux projets de SMR (Small Modular Reactor). Les investissements à consentir restent modestes par rapport aux grandes centrales, avec une fourchette allant de cent millions d’euros à 1,5 milliard, et sont plus faciles à financer. Ils sont aussi plus rapides à déployer. Mais, étant moins puissants que les EPR par exemple, leur coût par « mégawatt installé » reste plus élevé.
Plusieurs initiatives nationales ont vu le jour. En Europe, elles sont concentrées en France, au Royaume-Uni, en Pologne, aux Pays-Bas et en Finlande, avec souvent des technologies différentes. Au niveau de l’UE, la Commission européenne a lancé en février 2024 l’Alliance industrielle européenne sur les petits réacteurs modulaires, qui réunit plus de 350 acteurs publics et privés avec comme ambition de faciliter et d’accélérer le développement de SMR sûrs, à faible teneur en carbone et compétitifs. L’Alliance vise aussi à harmoniser le cadre réglementaire et à améliorer les conditions de financement.