Eric Thill, jeune maire de Schieren et président du DP-Nord, ne cache pas ses ambitions nationales

L’Année des Tigres

d'Lëtzebuerger Land du 11.11.2022

Le 15 décembre 2019, Nancy Pelosi rencontra Fernand Etgen. La présidente de la Chambre des représentants américaine
demanda au président de la Chambre des députés : « Mister Speaker, what do they call you in Luxembourg ? » Celui-ci répondit : « Usually they call me ‘The Tiger’ ». (Etgen confirme la véracité de l’anecdote, et évoque une entrevue « tellement décontractée, pas fade du tout » : « Elle m’a appelé ‘Tiger’ durant le reste de la visite ».) Dans l’Éislek, Fernand Etgen est effectivement connu sous ce sobriquet, quoique peu de personnes en connaissent les origines. Fernand Etgen remonte à ses années de lycée et raconte qu’un prof du Dikricher Kolléisch aurait tenté de lui donner un coup de pied « dans le panier » pour une bêtise qu’il n’aurait pas commise. Etgen dit avoir attrapé le pied de l’enseignant, l’entraînant jusqu’à la porte de la salle de classe, en s’exclamant : « Reiz net den Tiger ! » Le DP semble affectionner ce surnom félin. Lors du dernier congrès du parti, Xavier Bettel a ainsi qualifié Corinne Cahen de « tigresse ». Décidément, la jungle libérale est remplie de prédateurs...

Né en 1993, Eric Thill ne cache pas son appétit politique. Le jeune libéral a conquis une base locale, en devenant bourgmestre de Schieren, un bourg de 2 000 habitants, qui s’étale le long de la route nationale 7, à l’entrée d’Ettelbruck. Son bureau à la mairie est décoré de trois tableaux imprimés sur toile : la Panthère rose, Picsou et un graffiti Banksy, détournés et combinés à des sigles de marques et de magazines de luxe. Un penchant pour le style coloré et pop qu’affectionne également le Premier ministre libéral. Etgen dresse le panégyrique du jeune maire, qui aurait la politique « an der Panz », serait « ganz ziilstrebeg » tout en restant « buedemstänneg ». En plus, il serait issu d’une famille « politique et bleue ». Pour Charles Goerens, un autre de ses soutiens, la seule question serait : « Wéini start hien duerch ? »

Les grandes théories de science politique s’avèrent souvent inopérantes pour analyser les microcosmes luxembourgeois. Mieux vaut privilégier une approche ethnographique. Le grand-père paternel d’Eric Thill était échevin à Schieren entre 1978 et 1984, sous l’ancien maire Gust Goerens, le père de l’eurodéputé Charles. (Ce dernier évoque « une amitié en troisième ou quatrième génération » liant les Goerens et les Thill.) Son père et son oncle sont des potes de longue date de Fernand Etgen qui sortait beaucoup dans la région et avait côtoyé le grand-père Thill au bureau d’imposition de l’Enregistrement à Diekirch. Une des deux sœurs d’Eric Thill est pacsée avec le député DP Claude Lamberty. (Les deux quasi beaux-frères pourraient en théorie siéger ensemble à la Chambre : les règles d’incompatibilité prennent uniquement en considération les liens de mariage, et non le partenariat civil.) « Quand une nouvelle association était fondée, la famille Thill était toujours de la partie », se souvient Etgen. Schieren compte un nombre impressionnant d’ASBL : des « Bullemettiën » (pétanque) aux « Red Barons » (fléchettes). La mère et la père d’Eric Thill sont très impliqués dans cette vie locale, la première au club de gymnastique, le second comme vice-président de la fanfare. Le jeune Eric était inscrit au FC Jeunesse Schieren et au Tennis Club Schieren, tout en fréquentant le Club des Jeunes.

Avec le secrétaire parlementaire, Gene Kasel, et Jeff Feller, le chef du cabinet du Premier ministre, Eric Thill fait partie de la nouvelle garde du DP issue de la « province ». Même si les trois nordistes ne forment pas une clique (ils se sont assez peu fréquentés durant leur jeunesse), leurs biographies sont très similaires. Ils ont grandi aux portes des Ardennes : Thill a passé toute sa vie à Schieren ; Kasel a habité Colmar-Berg avant de déménager à Ettelbruck ; Feller fut nommé, à l’âge de vingt ans, échevin dans la Commune de la Vallée de l’Ernz. (Un ancrage local que même leurs études n’ont pas entamé : Thill et Feller ont ainsi passé la quasi intégralité de leurs études à l’Uni.lu.) Les trois ont été cooptés très jeunes dans l’appareil, débutant leur carrière professionnelle dans la fraction libérale. Charles Goerens voit monter une nouvelle génération « qui sait ce qu’elle veut, qui est bien informée, pragmatique, et qui n’est quasiment liée à aucune idéologie » : « Ils iront loin… En fait, ils sont déjà allés loin… » 2009 a marqué le dernier passage de génération au DP : À Goerens, Grethen et Polfer (nés au début des années 1950) ont succédé Bettel et Meisch, rejoints par Corinne Cahen (nés au début des années 1970). Une nouvelle garde, née au début des années 1990, entame aujourd’hui sa longue marche à travers les institutions.

Alors que Gene Kasel et Jeff Feller (nés en 1991) ont fréquenté le Lycée Classique de Diekirch, Eric Thill est passé par le Lycée technique d’Ettelbruck. Ses parents tenaient un kiosque dans la Grand-Rue de cette ville commerçante, travaillant « vu fréi moies bis owes spéit ». Ils avaient quitté leur job dans des back-offices de la place bancaire pour reprendre le magasin, réalisant leur rêve de devenir indépendants. Eric Thill dit partager cet idéal : « J’ai toujours voulu me lancer comme indépendant, cela correspond à ma morale du travail ». Après avoir obtenu une licence en économie et gestion, il travaille dans la firme de son oncle maternel, spécialisée dans le « risk management », notamment l’application des dispositifs anti-blanchiment. Il n’y restera finalement qu’une demi-année.

Eric Thill est un homme ambitieux. Lorsque, le soir du 8 octobre 2017, il voit son nom apparaître en haut des résultats électoraux à Schieren, il aurait été « étonné et fier ». Thill a alors 23 ans. Un à un, les notables libéraux l’appellent. Dans un premier temps, Thill se contentera du poste de premier échevin. En novembre 2019, il est finalement assermenté comme maire, prenant la succession d’André Schmit. « Je n’ai hésité aucun moment pour sauter dans la brèche », déclare-t-il alors au Wort. Dans leurs pages locales, les quotidiens titrent sur le « jüngster Gemeindevater Luxemburgs » et le « studierender Bürgermeister ». Dans un de ces portraits, Thill déclare, de manière assez pompeuse : « Ich werde mit beiden Füßen auf dem Boden bleiben, das habe ich mir geschworen ». Face au Land, il dit avoir « séier Blutt geleckt ». Il aurait ressenti « une immense envie de me concentrer sur la politique », de s’engager « à 110 pour cent ». Début 2018, il prend sa carte au DP ; en mars 2019, il devient président du DP-Nord ; en août 2020, il est embauché comme attaché parlementaire.

Les rapports entre députés et attachés peuvent être délicats. « Si chacun sait qu’on a des ambitions politiques, alors on risque d’être considéré comme une concurrence », expliquait le secrétaire parlementaire du DP, Gene Kasel, il y a quelques mois au Journal. Lorsqu’on l’interroge sur les prochaines législatives, Thill avance les éléments de langage usuels : Il placerait « l’intérêt du parti » au-dessus de son intérêt personnel, mais si on le lui demandait, il serait prêt à se porter candidat. Le système du panachage exacerbe la concurrence au sein des partis. Une candidature d’Eric Thill (qui semble acquise) rendra nerveux certains de ses futurs colistiers.

En octobre 2023, Thill pourrait se mesurer à trois poids lourds de son parti : un président de la Chambre, un député et un ministre. Grâce à son style ingénu et ses gaffes à répétition, Fernand Etgen est devenu un personnage d’identification, fournisseur attitré de folklore parlementaire. L’ancien préposé à l’Enregistrement avait pourtant échoué à trois reprises (en 1994, 1999 et 2004) à se faire élire, et ne devait son entrée au Parlement, en décembre 2007, qu’à la faveur d’un désistement. « Voller Einsatz für den Norden », jubilait alors le Journal. Devenu « premier citoyen du pays », Etgen continue à soigner sa base électorale, courant les événements dans l’Éislek. Le député André Bauler a trouvé, lui, une autre voie pour soigner son image de lobbyiste nordiste : la rédaction de questions parlementaires. Rien que dans les cinq dernières années, il en a déposé 456, la plupart sur des sujets hyperlocaux. Récemment, il s’est ainsi inquiété des bancomats (« aktuell funktionéiert de Bankomat vun der Post zu Ëlwen net méi »), du réseau RGTR (« Bierger aus der Gemeng Rammerech bekloe sech iwwer d’Ubannung vu verschiddenen Uertschaften ») ou encore les radars routiers (« op der N7 tëscht der Lëpschterdellt an der Closdellt stinn de Moment op kuerzer Distanz zwee Radaren »). Il y a enfin, sur la liste du DP-Nord, Marc Hansen, nommé ministre par la grâce du Premier ministre. L’ancien présentateur de RTL s’est reconverti en loyal soldat du parti, sous un déguisement de technocrate. À côté de Xavier Bettel, Corinne Cahen et Claude Meisch, il fait partie du cénacle restreint du DP, où se prennent les décisions stratégiques. Une Gang of Four libérale.

Le profil politique d’Eric Thill reste flou. Il s’est rarement exposé sur des questions de fond. On retrouve ainsi une tribune libre qu’il a cosignée en décembre 2020 dans le Wort avec le député Max Hahn. Les deux jeunes libéraux y plaident pour « la carotte plutôt que le bâton » en matière de mobilisation foncière. Trop de politiciens « diabolisent les propriétaires » : « Ils parlent alors d’impôt sur la spéculation, et même d’expropriation ». Hahn et Thill estiment que la rétention de terrains peut également avoir des « raisons nobles » : « Prenons l’exemple des grands-parents, qui veulent garder une petite Baulück, afin que leurs petits-enfants puissent y construire une maison d’ici quelques années ». Sur ce point au moins, le DP aura eu gain de cause. Dévoilé le mois dernier, l’impôt de mobilisation prévoit de généreux abattements pour la « Bomi ». À tel point que, selon une étude récente du Liser, 41 pour cent des Baulücken finiraient par être exemptés du nouvel impôt. La propriété de ces petites parcelles étant dispersée entre 5 500 particuliers, l’abattement fiscal neutralise le Lenkungseffekt escompté ; et ceci pour les rares terrains qui pourraient être rapidement mobilisés.

La composition sociologique du DP-Nord ne se distingue plus que marginalement de celle du DP au niveau national. On y retrouve des fonctionnaires, des indépendants, des avocats et des enseignants. Dans l’Éislek, le parti avait longtemps été marqué par les « Härebaueren ». Vivant sur des fermes en-dehors des villages, ils étaient moins exposés à la pression sociale et religieuse et refusaient de se plier à l’hégémonie de la Centrale paysanne. Charles Goerens en est un exemple. Installé au Mathgeshaff, sur les hauteurs de Schieren, le gentleman farmer est un des principaux soutiens d’Eric Thill. (Ce dernier évoque une « Respektspersoun », qui serait toujours disponible.) À Schieren, l’aura de Goerens est telle que le score du DP a dépassé les trente pour cent à chaque fois qu’il se présentait aux législatives. Goerens assure par contre s’être toujours tenu éloigné de la politique communale : « Je ne m’y suis jamais immiscé, ni ouvertement ni secrètement ; je suis resté en-dehors de tout ça. » On peut le comprendre. Car Schieren, c’était beaucoup de Schierereien.

La politique locale récente y était marquée par un sectarisme étonnamment violent. En 2013, le socialiste André Schmit accède au poste de maire après que six des huit conseillers communaux avaient démissionné, épuisés par la guérilla incessante menée par le même Schmit via wikileaksschieren.com. Les turbulences ne cesseront pas pour autant. Les six ans qui suivront seront marquées par des réunions houleuses, des mails injurieux, des exclusions et des démissions. En arrière-fond de cette décomposition : une extension ponctuelle du PAG, contre l’avis du ministère l’Intérieur, dont aurait notamment bénéficié le bourgmestre Schmit, propriétaire d’une partie des terrains reclassés. (Tout comme les parents de Thill, voisins de Schmit.)

Eric Thill a réussi à apaiser les relations au sein de la commune, un exploit que les notables du DP saluent de manière unanime. Lui-même estime qu’il faut « être fait » pour la politique : « On s’en prend plein la gueule, il ne faut pas qu’on le prenne trop personnellement, et surtout ne jamais réagir à chaud. Il faut être jovial… Mee wann et drop ukënnt, muss een och kënne knallhaart sinn. » Le nouveau maire a rajeuni le personnel administratif, recrutant de préférence en-dehors de la commune. Et il n’hésite pas à dépenser. Pour financer la construction d’une nouvelle école, l’extension de la maison-relais et la rénovation du centre culturel, la commune fera un emprunt d’une dizaine de millions d’euros. Ces investissements ne seraient « pas un luxe » , dit Thill : « Eng Gemeng ass kee Spuerveräin ».

Née il y a cinquante ans, l’idée de la Nordstad est le serpent de mer de l’urbanisme luxembourgeois. En 2018, les pourparlers officiels débutèrent entre Diekirch, Ettelbruck, Erpeldange-sur-Sûre, Bettendorf et Schieren. Prévu initalement pour 2023, le référendum sur la fusion a été reporté. Le député-maire d’Ettelbruck, Jean-Paul Schaaf (CSV), avait poussé à l’organiser le plus tôt possible. Or, la commune de Schieren aurait plaidé pour un calendrier plus « gemittlech », dit Schaaf. Quelque part, il comprendrait ses collègues de Schieren : « Ce sont de nouvelles personnes avec de nouveaux projet qu’ils veulent concrétiser ». Eric Thill s’affiche partisan d’une fusion. En même temps, il dit ce que dit chaque politicien qui veut temporiser : « Mir mussen d’Leit mat an d’Boot huelen ». De nombreuses questions devraient encore être clarifiées avant de soumettre un projet aux citoyens. Pour la tenue d’un référendum, dit Thill, différentes échéances seraient envisageables, notamment à mi-mandat.

Une fusion ferait éclater les anciens fiefs et créerait de nouveaux équilibres politiques. Alors que la maire de Bettendorf, Pascale Hansen, vient de rendre sa carte du DP (« je n’arrivais plus à m’identifier avec le parti », dit-elle au Land, sans vouloir s’avancer plus), la position libérale se retrouvera-t-elle fragilisée au sein de la Nordstad ? Il n’aurait « pas peur » de se présenter un jour aux élections dans la Nordstad, répond Thill. Au niveau national, une telle commune de 30 000 habitants aurait « un certain poids ». Mais ce ne serait pas le moment de discuter de postes.

Bernard Thomas
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