Maux dits d’Yvan

Les im-patients

d'Lëtzebuerger Land vom 05.03.2021

« Three men in a boat »... qui prend l’eau de toutes parts. En brûlant la priorité pour se faire vacciner, les trois administrateurs des Hôpitaux Robert Schuman se sont embarqués dans une sale galère, et il ne semble pas qu’ils aient fini de ramer, alors qu’ils voulaient simplement échapper à la barque de Charon, le nocher qui amenait les âmes des Grecs défunts dans l’au-delà des eaux du Styx. La sagesse de l’oracle de Delphes aurait dû cependant leur mettre la puce à l’oreille : en voulant éviter le pire, contre le dessein du destin, on ne fait souvent que le précipiter. « Le scandale n’est pas surprenant. Pas plus que l’absence d’excuses de la plupart des concernés ou leurs explications vaseuses et agressives. Chez les professionnels de santé, l’épisode inquiète. Il ne faut pas que le discrédit soit jeté sur la campagne de vaccination. » C’est en ces mots que Le Monde commente l’abus de priorité ... au Liban où on a, il est vrai, bien plus encore qu’au Luxembourg, l’habitude des passe-droits que s’accorde la caste des privilégiés.

Mieux qu’une anecdote, ce lamentable détail est un symptôme. Nous sommes, après tout, dans le domaine médical, et le virus contamine à la fois le corps humain et le corps social. Le symptôme, dont l’étymologie renvoie à l’accident et à la coïncidence, fait donc « survenir ensemble » des signes qui témoignent d’un dysfonctionnement. Il revient au médecin (en médecine) et au sociologue (en politique) de recueillir ces signes, de les interpréter et de proposer un remède. Depuis Hippocrate, tous les médecins le savent : il y a un moment propice pour l’application de ce remède. C’est le fameux kairos, du nom d’un petit dieu ailé, celui de l’opportunité, qu’il ne faut pas rater de saisir lors de son bref passage. Malheureusement, nos trois administrateurs ont confondu cette opportunité avec de l’opportunisme.

Le kairos relie le temps à l’efficacité. Le psychanalyste sait attendre le bon moment pour livrer son interprétation à l’analysant. Proposée trop tôt, elle est au mieux inefficace, au pire dangereuse. Annoncée trop tard, elle est déflorée. Il en va de même pour le remède du médecin et la réforme du politicien. C’est d’ailleurs en ce sens qu’il faut entendre le mot patient. Le patient, en effet, n’est pas l’objet qui attend patiemment et passivement l’action du médecin, officier d’une autorité paternaliste. Non, le patient, ensemble avec le médecin, guette activement le moment opportun pour appliquer le traitement. Le kairos, pour Hippocrate, coïncide avec la crise qui est l’instant nécessaire pour poser l’aiguillage vers la guérison ou la mort. Le corps, tant biologique que social, vit au rythme de nombreuses crises, certes douloureuses et dangereuses, mais inévitables et nécessaires à son développement et à son évolution.

Pour avoir méconnu cette dimension du kairos, les trois indispensables à la business continuity, mais aussi leurs médecins, ont pris le risque de précipiter l’issue fatale. L’issue fatale d’une crise sociétale, où le virus nous oblige à redéfinir nos habitudes, nos libertés, nos priorités, nos valeurs, bref notre vivre-ensemble. Lors de sa conférence de presse, le président a évoqué les travaux d’Hercule auxquels se livre quotidiennement le conseil d’administration. Il devrait s’appliquer sans tarder à la cinquième de ses douze besognes : nettoyer les écuries d’Augias!

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