Histoire industrielle

Little Italy, Dudelange

d'Lëtzebuerger Land du 23.11.2000

Pittoresque est forcément le premier mot qui vous vient à l'esprit en vous baladant entre la rue Gare-Usines et la rue des Minières, sur flanc de coteau qui s'érige en face d'Arbed Dudelange. Deux rues au long desquelles une enfilade de maisons, majoritairement de petits volumes, se recroquevillent l'une contre l'autre, où des couloirs cachés et des escaliers fuyants établissent le passage, où l'on peut se retrouver soudain dans un jardin ou une arrière-cour privée qui accueille les derniers bacs à fleurs de la saison. Les délimitations des maisons ne sont pas toujours très claires, les droits de propriété pas toujours définitivement établis. Mais cette structure sauvage, incontrôlée, ces encastrements et enchevêtrements, ces ouvertures et ces toits font du Quartier italien un quartier à nul autre pareil. 

Coincé entre les carreaux de mines et l'usine, ayant sa propre gare depuis 1883, ce fut le premier port d'accueil des immigrés arrivant en masse, notamment d'Italie, pour travailler dans l'industrie sidérurgique  à partir de cette fin du XIXe siècle. Selon le Centre de documentation sur les migrations humaines, installé dans la Gare-Usines, au coeur du Quartier italien, depuis 1996, ils étaient 1 613 à habiter dans ces petites maisons en 1910, dont 1 533 Italiens, majoritairement des célibataires masculins. Depuis la fin de l'activité minière et des hauts-fourneaux à Dudelange, le quartier n'a cessé de se détériorer, les habitants délaissant le quartier pour des logements plus spacieux et plus luxueux, souvent uniquement quelques pâtés de maisons plus loin. 

Aujourd'hui, ils ne sont plus que quelque 250 ménages représentant 800 habitants, dont 60 pour cent de Portugais, 25 pour cent de Luxembourgeois et huit pour cent d'Italiens. Le Café Coimbra fait maintenant bon voisinage avec la petite épicerie Nappi, mais le quartier est resté quelque chose comme une porte d'accueil vers le Luxembourg pour beaucoup d'immigrants. Le Centre de documentation sur les migrations humaines n'hésite pas à parler d'une « sorte de Ellis Island dudelangeois. » Les loyers ou prix d'achat modiques permettent souvent un premier logement décent. Une fois l'ascension sociale réussie, on peut se permettre de s'installer ailleurs. 

Antoinette Reuter, historienne et secrétaire du Centre de documentation, qui connaît le quartier comme sa poche, sait vous raconter des histoires sur chaque muraille, chaque couloir (il n'en reste que deux, rappelant un peu les Traboules lyonnaises), chaque habitant. Comme sur ce drapeau italien déchiré par le vent, flanqué d'un drapeau Ferrari, appartenant à une des dernières Italiennes du quartier. En haut de la colline, la vue s'ouvre sur l'usine, bien sûr, les anciens bâtiments de la direction de l'Arbed, les derniers hangars du Laminoir, et les quartiers d'en face, qui furent plutôt habités par des immigrants belges et allemands, les premiers arrivés. La montée de la colline se fait le long de petites parcelles de jardin abandonnées, où seul le chou continue à pousser sauvagement. Arrivé en haut, on se retrouve près des anciens carreaux de mines, dont une partie vont être intégrés dans le parc naturel Haardt.

Mais Antoinette Reuter s'inquiète aussi. Car les rues sont bordées par nombre de maisons vétustes et mutilées, que les habitants, de plus en plus souvent propriétaires, rénovent selon leurs besoins et leurs moyens, ajoutant qui des fenêtres en aluminium, qui un étage, ou, le plus souvent un garage réduisant encore la surface habitable. Les habitants ne travaillent plus dans le quartier, la mobilité entraîne son lot de voitures et de trafic. Il n'est que légitime que les habitants arrangent leurs maisons de façon à les rendre habitables - la substance architecturale n'a ici pas de véritable valeur en soi - mais Marcel Lorenzini, président de l'association Les Amis du Quartier italien membre du Centre de documentation et fils de Little Italy, aimerait lui aussi voir le quartier et son caractère unique préservés comme témoins de l'histoire industrielle et sociale de Dudelange et du Luxembourg. 

Depuis 1993, le département d'architecture et d'urbanisme du professeur John Reynolds de la Miami University travaille sur ce quartier. Chaque année, les étudiants ayant opté pour cet atelier viennent à Dudelange, étudier sur place ce « musée grandeur nature ». Ensemble avec le Centre de documentation, ils ont établi un concept de Museum without Walls, qui serait un parcours dans les rues, parmi les maisons, ponctué de « follies », de bornes d'information documentant le passé de tel endroit, expliquant l'évolution à tel autre. 

« Nous voulons faire en sorte que nos interventions servent aussi aux habitants, » explique Antoinette Reuter. Ainsi, plusieurs thèmes ont déjà été retenus : les couloirs de liaison (dont l'exploitation fut commencée avec une exposition cet été), l'installation de nouveaux jardins-terrasses sur le versant, les lieux du travail (l'usine, les mines), le travail des femmes, la vie des enfants... Le projet s'inspire du New York Lower East Side Tenement Museum, qui non seulement documente les conditions de vie des nouveaux arrivants à New-York, mais propose lui aussi des visites guidées avec des autochtones dans le quartier, une sorte de Walk in the Gallery. 

N'y a-t-il pas alors un risque de disneyfication kitsch, d'une sacralisation d'un quartier populaire qui ne cesse d'évoluer ? Un espace dans lequel les habitants deviendraient eux-mêmes partie d'une exposition ? Antoinette Reuter s'en défend et on la croit. Une fois par an, le Centre de documentation organise une manifestation spécialement pour les habitants du quartier, souvent un repas par an, apparemment avec succès.

« Vous savez, quelqu'un m'a dit un jour : 'les immigrants au Luxembourg n'ont jamais eu de Zola', » regrette Marcel Lorenzini, pour qui la recherche documentaire  historique ne fait que commencer. « Les Italiens eux-mêmes inventent aujourd'hui leur propre mythologie sur le quartier, » raconte-t-il. Et qu'ils se souviendraient plus volontiers de la double victoire de leur club de foot Alliance à la Coupe de Luxembourg (en 1961 et 1962) et de la camaraderie qui régnait dans la trentaine de cafés que des sympathies pour de fascisme durant la deuxième guerre mondiale. Lui plaide pour une approche démystifiée, réaliste, tout en s'engageant avec ferveur pour une renaissance et une réhabilitation du quartier. Et s'impatiente. 

« La commune a déjà fait des efforts, » rétorque le maire socialiste Mars di Bartolomeo : avec l'aide du programme européen Urban, une maison de quartier comportant une crèche a été installée, l'école du quartier a été entièrement rénovée (y fonctionnent encore une classe d'accueil, une classe de préscolaire et une classe de première année du primaire) et classé tout le quartier zone à préserver. Ce qui équivaut à un droit de regard de la commune sur tous les travaux que les propriétaires effectuent à leurs maisons. 

L'accord de principe pour procéder à un assainissement est donné et les études sociales et urbanistiques préalables à la procédure d'assainissement telles que prescrites par la loi de 1979 ont été effectuées. Et il s'est avéré que les problèmes qui se posent ne sont pas insurmontables, mais se situent dans les domaines de la vétusté, de l'humidité, de la canalisation ou du sanitaire. Mars di Bartolomeo, également président de l'asbl Centre de documentation, estime qu'une rénovation douce sera tout à fait réalisable, les accords de principe avec le ministère du Logement ayant déjà été échangés. 

Mais les procédures sont extrêmement longues (voilà cinq ans que la commune travaille sur le dossier, la semaine prochaine, commune et ministère du Logement doivent se voir pour en parler) et douloureuses : il n'y a pas vraiment d'expérience avec la loi de 1979, seul le quartier du Grund a connu un tel assainissement, à la fin des années 1970. Avec le succès mitigé qu'on connaît : le quartier est beau, un peu surfait, mais plus vraiment habité par la population bigarrée et plutôt défavorisée qui habitait le quartier avant. Car si on veut rénover les maisons, il faut bien reloger les gens. Daniel Miltgen, chargé de direction du Fonds de logement, parle d'une opération-tiroir, qui devrait se faire doucement. Les méthodes brutales appliquées pour la rénovation de Al Esch, où tout le quartier a été entièrement rasé puis reconstruit, sont, selon lui, définitivement du passé. 

Une opération-toiroir serait d'autant plus facile à réaliser une fois que le lotissement de logement social de quelque 150 maisons que le Fonds a prévu de construire à côté du Quartier italien sera terminé : ces maisons pourraient alors, au moins temporairement, accueillir les relogés. Mais comme les travaux n'ont même pas encore commencé, cela risque de durer encore. En plus, pour commencer une opération d'assainissement, le Fonds de logement doit être saisi par la commune, ce qui n'a pas encore été fait. « Il ne s'agit pas ici de trouver un responsable des délais, estime Mars di Bartolomeo, l'essentiel est que nous voulons tous travailler dans la même direction. » Dans le cadre de la loi de 1979, l'État peut participer à hauteur de cinquante pour cent aux frais occasionnés par les travaux, aussi bien au niveau de la commune que pour les privés. Et si ces derniers sont effectivement nécessiteux, cette participation peut encore augmenter de 25 pour cent.

Or, il y a une autre différence entre Dudelange et le Grund : si dans la vallée de l'Alzette, beaucoup d'immeubles appartenaient à la main publique ou à de grands propriétaires immobiliers, la situation est autrement plus alambiquée dans le Quartier italien, où les propriétés s'empiètent l'une l'autre et où il peut même arriver que la cave de l'un se trouve sous la maison de l'autre. Discrètement, la commune essaie d'acquérir au moins les grandes bâtisses pour faciliter les choses. Mais voilà encore un facteur qui n'est pas pour faire avancer plus vite. 

Le site Internet  du Centre de documentation sur les migrations humaines, très bien fait et régulièrement actualisé, regorge d'informations sur l'histoire du quartier (www.migcendo.lu). Le site du Lower East Side Tenement Museum (www.tenement.org) donne un aperçu de leur concept et de leurs activités. À ce sujet, voir aussi l'article de Marcel Lorenzini : « Luxembourg, côté Sud - Un siècle d'immigration illustré par l'histoire du quartier 'Italien' à Dudelange », in Lëtzebuerger Almanach vum Joerhonnert, éditions Guy Binsfeld, 1999, ainsi que les publications 50 Joer Schoul Italien et Migration Museum without Walls du Centre de documentation, à commander en ligne.

josée hansen
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