SelecTV

Zapping numérique

d'Lëtzebuerger Land vom 21.09.2000

Aurora ne fait pas dans les détails : 850 millions de francs déjà investis ; deux milliards de nouveaux fonds injectés par 3i, la première compagnie de capital-risque européenne ; à quoi s'ajoutent cinq milliards de francs en crédits. L'objectif : lancer la plate-forme de télévision numérique via câble SelecTV au Luxembourg, passer à la deuxième phase du service en y incluant Internet à bande large et, enfin, porter les activités d'Aurora au-delà des frontières luxembourgeoises. 

Au 4 rue Heine à Luxembourg-Gare, Jeff Jackson, le père du système SelecTV se montre ambitieux : « L'accord d'Aurora avec 3i représente le plus important investissement en capital-risque jamais réalisé au Luxembourg. » Le Grand-Duché a été choisi pour lancer ce projet entre autres en raison de sa taille plutôt réduite, sa population à pouvoir d'achat élevé et la tendance de celle-ci à adopter rapidement les dernières technologies mises sur le marché. L'horizon d'Aurora est toutefois plus large. « Le Grand-Duché sera en premier lieu un show-case, explique Jeff Jackson. Une fois que nous aurons apporté la preuve que notre solution fonctionne, nous voulons rapidement entrer sur le marché allemand. Le but est de nous inscrire durablement dans le secteur, avec à la clef une entrée en Bourse. »

Les Luxembourgeois seront donc, à partir de novembre, les premiers à pouvoir s'abonner à SelecTV. Les con-trats avec Siemens et Eltrona, ainsi que plusieurs autres réseaux de câblodistribution sont conclus. Pour un prix de quelque 1 400 francs par mois, les abonnés recevront, grâce à un décodeur fourni gratuitement et connecté au câble coaxial, plus de soixante chaînes de télévision supplémentaires, en majorité des programmes de Pay TV.  L'offre inclut des chaînes de dessins animés, de musique, de cinéma ou encore de « charme ». Le système permettra en outre d'offrir de la near video on demand : selon le principe du péage à la séance (quelque 125 francs), chaque mois 25 films récents seront diffusés en boucle au libre choix de l'abonné.

« Dans l'idéal, explique Carlo Rock, directeur commercial, la décision d'abonner SelecTV sera une décision familiale. Les enfants le voudront pour Disney Channel, la mère pour les documentaires de Planète et le père pour les chaînes de sport ou d'information. » L'objectif initial est d'arriver rapidement à une part de marché de sept à neuf pour cent des abonnés au câble - quelque 10 000 ménages. « Nos estimations sont très pruden-tes », assure Jeff Jackson. 

Auprès du public, le principal défi pour SelecTV sera de s'imposer en tant que marque. Canal+ Belgique est aujourd'hui la seule chaîne de télévision à péage légalement accessible au Grand-Duché. La référence pour les téléspectateurs luxembourgeois est toutefois Canal+ France et Premiere World en Allemagne. Or, si SelecTV reprend certains éléments de ces bouquets - outre le programme analogique classique, ces chaînes se sont entre-temps développées en bouquets numériques à plusieurs dizaines de programmes - et propose même un nombre plus important de chaînes, l'image de marque est encore beaucoup moins forte. Même si SelecTV, plate-forme ouverte, pourrait à terme intégrer, sous forme d'un paquet « Premium », un bouquet digital existant. 

Du point de vue des prix, SelecTV sera, avec plus de 16 500 francs par an, dans une autre ligue que la câblodistribution traditionnelle. « On ne peut pas comparer les deux, selon Jeff Jackson. Avec SelecTV on entre dans la dimension numérique. Les prix de référence sont donc ceux de Premiere - 60 marks - et de Canal+ - mille francs pour un seul programme analogique. »

Avant de pouvoir s'adresser aux clients finaux, au Luxembourg et en Europe, Aurora devra toutefois d'abord convaincre les câblo-opérateurs de l'intérêt d'une collaboration. Car a priori, les services de la société de Jeff Jackson n'apparaissent pas comme indispensable : Aurora reçoit des chaînes produites par d'autres et les passe dans le câble. C'est toutefois sous-estimer le rôle réel de la société. Outre de négocier les droits de diffusion avec les différentes chaînes à péage, elle numérise les programmes sur ses équipements sophistiqués, préfinance les décodeurs et met à disposition la plate-forme de pay-per-view. 

« Aucun câblo-opérateur de taille moyenne pourrait se permettre les investissements d'Aurora, explique André Heinen, directeur technique. Notre service a en plus l'avantage de ne créer aucun coût supplémentaire pour le propriétaire du câble. Quasiment l'ensemble des réseaux au Luxembourg sont ainsi dès aujourd'hui suffisamment modernes pour distribuer SelecTV. »

Grâce à Aurora, le câblodistributeur peut rendre son service plus attractif et donc réduire le risque de se voir concurrencer par une antenne parabolique. La technologie numérique permet ainsi de multipler le nombre de programmes offerts sur le même câble - une chaîne analogue occupe le spectre de huit chaînes numériques - sans investissements supplémentaires. Le contrat type de SelecTV se fondant sur un partage des revenus entre Aurora et le câblo-opérateur, le service constitue surtout une source de revenus nouvelle. À moyen terme, Aurora prévoit d'offrir en plus une solution clef en main aux réseaux câblés pour passer à peu de frais de l'ère analogique non seulement à celle du numérique, mais surtout à celle d'Internet à bande large.

Jeff Jackson prévoit en effet de lancer rapidement la deuxième génération de son service : « J'espère que nous pourrons démarrer avec Internet à haut débit en été 2001. Techniquement, les nouveaux décodeurs seront prêts d'ici là. C'est surtout sur le plan commercial et réglementaire qu'il faudra encore clarifier certains éléments. »

Le mot clef dans ce développement s'appelle « convergence ». Il décrit le passage des différents médias audio et vidéo de leurs propres standards souvent analogiques vers la technologie numérique et le protocole Internet (IP). Quand Jeff Jackson parle ainsi d'Internet à haut débit, il pense moins au chargement rapide de pages Web qu'à la vidéo sur demande en temps réel et en qualité élevée, transmise selon les mêmes principes que les pages Web aujourd'hui. C'est cette vision qui a convaincu les investisseurs de 3i de soutenir Aurora dans son développement. 

Les services d'Aurora intéresseront en premier lieu les réseaux câblés indépendants. Des grands groupes comme Vivendi en France ou le pan-européen UPC, qui possèdent d'importants réseaux câblés, préféreront sans doute développer leurs propres plates-formes technologiques plutôt que de partager leurs revenus avec des services comme Aurora. 

Ce n'est dès lors pas un hasard que Jeff Jackson oriente son expansion en premier lieu vers l'Allemagne, où existent encore des milliers d'opérateurs indépendants, plutôt que vers la France, où les rares réseaux câblés sont souvent contrôlés par des grands groupes. Tout comme ce n'est pas un hasard que le seul grand câblo-opérateur luxembourgeois à ne pas encore avoir conclu d'accord avec SelecTV est Coditel. La société du Senningerberg est la seule au Luxembourg à dépendre, avec Tractebel/Suez Lyonnaise des Eaux, d'un groupe international avec un intérêt stratégique dans le domaine. À moyen terme, la libéralisation européenne des télécommunications devrait toutefois bousculer le secteur de la câblodistribution.

En ce qui concerne le Luxembourg, le projet Aurora est une activité intéressante d'un côté pour le marché local et, surtout, de l'autre côté pour le secteur audiovisuel du pays. D'un point de vue de l'emploi, il faut pas pour autant s'attendre à des mi-racles. Une douzaine de personnes travaillent aujourd'hui rue Heine. Après le lancement du service, leur nombre pourrait atteindre la vingtaine. 

En offrant une solution clefs en main pour le passage du câble à l'ère d'Internet, Aurora est un partenaire intéressant pour les câblodistributeurs, menacés par la concurrence des satellites, des systèmes sans fil et les nouveaux standards de réseaux téléphoniques. 

Le succès de SelecTV dépendra bien sûr de son offre commerciale, mais surtout de ses choix technologiques. La concurrence ne devrait de même pas se faire attendre. Si le plan d'affaires semble intéressant, les fonds investis dans Aurora ne restent pas moins du capital-risque. 

Jean-Lou Siweck
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