Cinémasteak

Le silence de Melville

d'Lëtzebuerger Land du 07.01.2022

Après la projection du Doulos (1962) dans le cadre de l’hommage automnal rendu à Jean-Paul Belmondo, c’est au tour du Cercle rouge (1970) d’être mis à l’honneur à la Cinémathèque de Luxembourg. Fraîchement restaurée, cette fresque sombre sur le milieu interlope des bandits et des flics aux méthodes peu orthodoxes s’inscrit dans la grande lignée des polars – un genre cependant mal aimé en France que Jean-Pierre Melville entame dès 1955 avec Bob le flambeur, jusqu’à son dernier film réalisé un an avant sa mort (Un flic, 1972). Le Cercle rouge demeure son long-métrage le plus connu à ce jour grâce, notamment, à une pléiade d’acteurs célèbres : Alain Delon bien sûr, avec lequel il s’agit de la deuxième collaboration après Le Samouraï (1967) ; Yves Montand, jusque-là plus connu pour ses chansons et ses participations à des fictions de gauche ; le comique Bourvil, dans un rôle à contre-emploi de commissaire. Sans oublier Gian Maria Volonté, aux convictions communistes situées à l’opposé de celles de Melville. L’acteur italien est en tout cas le seul protagoniste dont le visage ne figure pas sur l’affiche du film...

Dans l’esprit du Samouraï, une citation issue du Bushido, le code moral des guerriers japonais, ouvre Le Cercle rouge : « Quand des hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents, au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » À ce philosophique et mystérieux avertissement succède ensuite la vie moderne des années 1970, où pour Melville subsistent de tels hommes, que l’on trouvera moins du côté de la police que des truands paradoxalement. Même si la frontière entre les deux est souvent poreuse, à l’image de la séquence d’ouverture où un bolide lancé à grande vitesse grille un feu rouge, au risque de causer un accident impliquant des civils. On s’attendrait à des voyous en cavale, mais on fait erreur : c’est une automobile remplie de flics qui tente de chopper un train à l’arraché. À la possible réversibilité du flic et du voyou, de la loi et du hors la loi, une ambiguïté magnifiquement représentée par Eugène-François Vidocq au point de figurer en exergue d’Un flic (« Les seuls sentiments que l’homme ait jamais été capable d’inspirer au policier sont l’ambiguïté et la dérision »), s’ajoute de subtiles coïncidences produites par voie de montage. Le découpage sépare moins ici les êtres qu’il ne sert à relier des trajectoires initialement étrangères l’une à l’autre, en l’occurrence celles des deux principaux malfrats pris au piège au sein du fameux « cercle rouge ». Le premier, Corey (Delon), s’apprête à sortir de taule en raison de sa conduite exemplaire. Quant au second nommé Vogel (Volonté), ce drôle d’oiseau aux yeux de serpent, il est en fuite, ayant échappé contre toute attente à la vigilance du commissaire Mattei (Bourvil). La convergence de ces deux destinées marginales nourrit l’espoir d’un début de communauté, d’une forme de solidarité entre brigands où pourrait s’entrevoir une (courte) promesse d’avenir. Peu de paroles ici : le silence des regards et des gestes sont suffisamment éloquents. La première fois qu’ils se feront face, ce sera dans un champ, en plein air, au beau milieu d’un cercle de boue. S’adjoindra un troisième larron, Jansen (Montand), tout aussi tête brûlée que les deux autres : un ancien tireur d’élite à la retraite qui a manifestement une dette contre l’institution policière qui l’employait. Tous les trois échafauderont de nuit un casse de légende, place Vendôme, qui atteste, si besoin, que Melville est aussi l’un des plus grands portraitistes de la capitale, sachant capter le pittoresque de Montmartre et de Pigalle (Bob le flambeur) aussi bien que les toits de Paris où se dessinent la tour Eiffel et la colonne Vendôme que Courbet voulut déboulonner lors de la Commune. Quoi qu’il en soit, et bien plus que son dernier film, Le Cercle rouge est LE film somme du cinéaste français, ainsi qu’il le déclare lui-même : « J’ai tenté de faire une liste de toutes les situations possibles entre gendarmes et voleurs et j’en ai trouvé 19. Pas vingt, 19. Or, ces 19 situations je les avais déjà utilisées dans mes quatre films policiers précédents, mais je ne les ai jamais utilisées toutes ensemble dans un seul, ce qui est le cas du Cercle rouge. » Nous voilà prévenus.

Le Cercle rouge (France, 1970, vo, 140’) sera projeté le mercredi 12 janvier à 19h
à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg

Loïc Millot
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