La communauté iranienne du Luxembourg face au cessez-le-feu et aux négociations en cours

« C’est encore pire »

Manifestation pour les droits  des Femmes  le 8 mars  à Luxembourg
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 17.04.2026

« Il est plus facile de commencer une guerre que de l’arrêter », professe le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères sur BBC News ce mardi lors de sa visite aux États-Unis. Xavier Bettel ajoute cependant qu’il ne revient pas au petit Luxembourg de prodiguer des conseils. « Vous savez, nous avons un avion, 800 soldats, un bon orchestre militaire, mais pas l’armée dont le président Trump a besoin [pour libérer le détroit d’Ormuz] » , poursuit le Vice-Premier ministre. À quelques centaines de kilomètres de là, à Colorado Springs, où est organisée le Space Symposium et où se trouve l’une des principales bases de commandement de l’US Space Force, Lex Delles tente de vendre le savoir-faire et les capacités satellitaires du Grand-Duché selon l’axiome « petit sur Terre, grand dans l’espace ». Plus officiellement, dans une réponse à une question parlementaire publiée mercredi, le gouvernement explique que le Luxembourg n’a pas été sollicité par l’administration Trump dans la crise iranienne et que l’Otan ne peut intervenir dans cette zone qu’avec un mandat du conseil de sécurité de l’Onu.

Face au journaliste de la BBC, Xavier Bettel s’improvise porte-parole de l’Otan. Il lui est demandé de commenter l’ire de Donald Trump, abandonné par ses alliés : « Nous n’avons été ni consultés ni informés en amont et maintenant qu’il y a un problème, on appelle les copains », répond Bettel. Les relations transatlantiques seraient mises à mal : « C’est comme le statut Facebook, parfois les relations c’est compliqué », rétorque le Luxembourgeois. Donald Trump est-il comme un « tyran (bully) dans la cour de récréation » ? Il aurait eu raison de « réveiller l’Europe » pour qu’elle se défende, selon le chef de la diplomatie. Trump a été élu par les citoyens américains, « il faut le respecter », continue-t-il. Puis, interrogé sur l’existence d’une menace nucléaire en Iran, le ministre luxembourgeois répond que son homologue israélien répète depuis vingt ans que « la bombe sera prête dans deux mois ». De plus, l’administration Trump avait prétendu l’été dernier que la « menace nucléaire avait été écartée », glisse Bettel.

De l’opération Rising Lion en juin 2025 à Epic Fury en mars-avril 2026, le programme nucléaire iranien sert de prétexte à Israël et aux États-Unis pour attaquer l’Iran. Sur son réseau social Truth, Donald Trump prétend savoir réussi à changer le régime, qu’il est maintenant « moins radicalisé », « plus responsable », « plus malin ». Mais la communauté iranienne du Luxembourg fait valoir le contraire. Amir Vesali, arrivé au Grand-Duché à l’âge de douze ans a gardé « toute sa famille » sur place. Il témoignait le mois dernier être partagé entre le rejet de l’intervention américaine et la satisfaction de voir les têtes tomber à la tête de la République islamique, à commencer par l’Ayatollah Ali Khamenei. Mais « une ligne rouge a été franchie avec les bombardements d’infrastructures civiles », témoigne-t-il maintenant face au Land.

« Le fossé se creuse encore entre le régime et le peuple », analyse Fari Khabirpour. L’endoctrinement pratiqué depuis des décennies atteint ses limites. Le peuple s’est une nouvelle fois soulevé en janvier et les manifestations ont été réprimées dans le sang. Les autorités ont depuis coupé les moyens de communication. « Je n’ai des nouvelles que par des amis connectés à Starlink » (le réseau satellite d’Elon Musk), témoigne Amir Vesali. Aux yeux de Maryam*, une employée de l’État d’origine iranienne, la répression s’est accentuée. « C’est encore pire. Ils continuent à exécuter les gens. Des agents de la sécurité rôdent partout », témoigne celle qui a trouvé exil au Grand-Duché. « Mon père me raconte qu’ils ont mis des haut-parleurs dans les rues pour diffuser leur propagande ». Est-ce que les opposants au régime sont exposés à des menaces et représailles au Luxembourg ? Le service de renseignement luxembourgeois a pour mission de mesurer cette menace, répond le gouvernement à une question parlementaire des députés CSV, Laurent Mosar et Laurent Zeimet. Mais la police ne serait pas en mesure de « fournir des données ».

Dans la diaspora iranienne du Luxembourg, beaucoup ont vu les bombes de Donald Trump et Benyamin Netanyahu comme la seule manière de provoquer la chute du régime des mollahs. « Il fallait un fou comme Trump », confiait la libraire Elmira Najafi au Land en mars. « En général je suis contre les armes, mais si le régime tue sa population, alors… » lâche Fari Khabirpour cette semaine. Mais « l’État iranien gère très bien la situation », partage encore Maryam dans un rictus nerveux. Il tient le monde par le portefeuille en bloquant le détroit d’Ormuz et ne cède pas aux mises en garde de Donald Trump. « Open the Fuckin’ Strait, you crazy bastards, or you’ll be living in Hell — JUST WATCH! Praise be to Allah », avait déliré le président américain le dimanche de Pâques. Deux jours plus tard, il menaçait encore : « A whole civilization will die tonight ». Des propos génocidaires qui n’ont manifestement pas ému nos interlocuteurs de la communauté iranienne. On ne se débarrasse pas ainsi d’une civilisation millénaire. Et qui croit encore au bluff de Trump, nous répond-on.

Le cessez-le-feu proposé par le Pakistan a néanmoins été accepté par les dirigeants des deux pays. Mais les négociations menées à Islamabad le week-end dernier ont débouché sur un statu quo : les parties restent diamétralement éloignées sur l’avenir du nucléaire iranien et sur le passage dans le détroit d’Ormuz. « La population iranienne devient la principale victime », regrette Maryam, « d’abord du point de vue économique, car des gens ont perdu leur travail ou l’État ne paie plus ». S’ajoutent des pénuries de médicaments. « Je ne sais pas comment on va s’en sortir », poursuit-elle. « La société iranienne est aujourd’hui psychologiquement épuisée, usée et anxieuse. Une grande partie de la population ne croit plus en l’avenir et a le sentiment que son pays a été détourné de sa trajectoire naturelle de développement », analyse Ehsan Tarinia, Iranien qui alimente son site d’informations Simourq (du nom d’un oiseau légendaire « symbolisant la vérité cachée »).

Ehsan Tarinia raconte au Land que son frère a été emprisonné pour des activités subversives. Libéré sous caution, il aurait refusé de rejoindre le Luxembourg. « Une partie de ma famille, bien qu’affectée par les difficultés économiques, ne souhaite pas quitter l’Iran », poursuit-il. Ehsan Tarinia évoque plusieurs autres familles iraniennes qui, munies de visas, étaient venues au Luxembourg voir leurs enfants avant la guerre. Elles ne voudraient pas demander l’asile, mais retourner en Iran dès que les vols reprendront. « Je pense que beaucoup d’Iraniens ont la conviction profonde que le régime tombera dans un avenir proche et souhaitent être présents à ce moment-là », poursuit celui qui se dit « nationaliste laïc ».

Selon Ehsan Tarinia, le résultat des négociations d’Islamabad importe peu : Le régime est entré dans une phase « d’usure accélérée ». Il pense ainsi que si l’opposition s’unit, « la probabilité d’une transition historique augmentera ». Après la mort d’Ali Khamenei, l’organisation des moudjahidine du peuple d’Iran (autrement baptisé Conseil national de la résistance) s’est proclamée gouvernement provisoire en exil. Ce mouvement (religieux) est l’un des mieux organisés et arrive à s’imposer dans la sphère médiatique (jusque chez RTL). Il ne fait néanmoins pas l’unanimité dans la diaspora (autour de 700 personnes au Luxembourg). Au Grand-Duché, des photos du fils du dernier chah, Reza Pahlavi, sont brandies dans les manifestations. Ce dernier a été reçu lundi au Parlement suédois. Il avait été accueilli à bras ouverts par le gouvernement Netanyahu en avril 2023.

Le sort des Iraniens (et du régime) dépendra de l’issue du cessez-le-feu. Ce qu’il adviendra ensuite tient aussi aux objectifs des deux assaillants, Israël et les États-Unis. Ceux de Donald Trump sont incertains. Le New York Times a révélé qu’il avait été convaincu par Benjamin Netanyahu de la matérialité d’une menace iranienne (en laquelle les collaborateurs du président ne croyaient pas). Dans une interview accordée à la New Left Review juste avant Epic Fury, Ervand Abrahamian, l’un des principaux historiens de l’Iran moderne, avance que l’effondrement de l’État iranien ne déplairait pas au gouvernement israélien. L’UE connaîtrait alors potentiellement un flux de réfugiés en provenance d’Iran. Amir Vesali voit lui un billard à trois bandes des États-Unis dans leur « guerre froide » contre la Chine. Attaquer l’Iran, ce serait s’en prendre à un allié géostratégique de l’Empire du Milieu comme le sont le Venezuela et Cuba. Pour l’heure, Xi Jinping s’est seulement inquiété du blocage opéré depuis mardi par l’armée américaine sur le détroit d’Ormuz. Donald Trump prétendait ce mercredi avoir ouvert le canal. « President Xi will give me a big, fat, ‌hug when I get there in a few weeks », a écrit le président américain sur Truth en référence à leur prochain sommet à Pékin les 14 et 15 mai. L’UE avait été associée dans l’accord sur le nucléaire JCPOA en 2015. Elle est complètement absente des négociations aujourd’hui.

*Nom connu de la rédaction

Pierre Sorlut
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