Sur 1 131 immeubles repérés par le Service des sites et monuments, la commune de Pétange n’en a protégé que 189. Du passé faisons table rase ?

« Protégés » mais démolissables

d'Lëtzebuerger Land du 05.03.2021

En matière de protection du patrimoine, Pétange apparaît comme le cancre du pays. C’est ce qui ressort d’un tableau établi par le Service des sites et monuments nationaux (SSMN) qui compare le nombre d’immeubles identifiés comme dignes de protection et les immeubles effectivement classés par les communes dans leurs plans d’aménagement général (PAG). Sur 1 131 bâtiments repérés par le SSMN, Pétange n’en a protégé que 189. Dans la capitale, ce rapport s’établit à 5 924 sur 6 334, à Bettembourg à 540 sur 552 et à Echternach à 447 sur 494. Même dans les autres communes qui classent peu (Clervaux, Wiltz, Mersch, Mertert, Kehlen, Frisange), cette relation est de un sur deux, et non de un sur cinq comme à Pétange.

Entre la commune et le SSMN, les avis auraient « significativement divergé », expliquait le maire de Pétange, Pierre Mellina (CSV), en décembre 2019 au Wort. « On nous a dit : ‘1 300 maisons sont à protéger dans votre localité’. Mais nous n’étions pas du tout d’avis que cela s’avérait nécessaire dans l’ampleur prévue par l’administration de protection du patrimoine ». « Les Sites et Monuments n’étaient pas contents. Ils avaient une autre vue », admet Mellina face au Land. Et d’ajouter : « S’ils veulent protéger ces bâtiments, ils n’ont qu’à le faire eux-mêmes. Il peuvent lancer une procédure de classement national… »

L’attitude de Mellina peut être analysée sous deux angles : un bourgmestre qui écoute les doléances de ses citoyens, ou un élu qui cède facilement aux pressions de ses électeurs. Au conseil communal, Pierre Mellina thématisait dès février 2015 cette encombrante liste des 1 300 bâtiments que venait de lui transmettre le SSMN. L’ancien fonctionnaire du Statec, éphémère député (deux mois en 2013 avant que le gouvernement n’éclate), mettait en garde que la liste n’allait « pas rendre heureux tous les citoyens de notre commune » : « L’un ou l’autre ne va pas être satisfait quand différentes choses ne pourront pas être construites. Cela va naturellement avoir une incidence sur l’aspect financier de son terrain ou de sa propriété. »

Un mois plus tard, Mellina rappelait aux conseillers communaux que « l’un ou l’autre propriétaire ne va certainement pas nous envoyer des fleurs si nous commençons avec de telles choses ». Au conseil communal, il ne se trouvait personne pour remettre en cause l’approche laxiste en matière de protection du patrimoine adoptée par la majorité (dominée depuis 21 ans par le CSV). En septembre 2017, le vote sur le nouveau PAG se fit à l’unanimité avec une seule abstention, celle de Joé Thein. L’élu d’extrême droite (Déi Konservativ) avait lancé une diatribe confuse contre « le trafic » et la « géographie de la population », livrée dans un pur jargon völkisch : « Vous favorisez, de manière consciente ou inconsciente, la décadence de toute vie sociale, écologique et ethno-culturelle ».

Mellina explique au Land que, plutôt que de classer les maisons individuelles – qui ne seraient « pas exceptionnelles en elles-mêmes » –, le conseil échevinal aurait préféré protéger des « couloirs de rues », « cinq, six maisons qui forment une suite ». De nombreuses rues furent classées comme « secteurs protégés d’intérêt local ». Des « centaines » de maisons en bande seraient ainsi « protégées autrement », affirme Mellina. Certes, ajoute-t-il, le propriétaire peut « les démolir », mais les nouvelles constructions qui les remplaceront devront respecter le parcellaire et les gabarits existants. « Si les nouvelles maisons gardent la structure caractéristique, alors c’est ok. Mais on ne veut pas voir de toits plats par exemple. »

« La qualité architecturale des façades et la substance bâtie des immeubles ne sont pas protégées », écrit le SSMN au sujet du PAG de Pétange. Bref, une maison située dans le « secteur protégé » n’est en réalité pas protégée, elle peut être aplanie et remplacée par une nouvelle construction. Le cas de Pétange soulève la question de ce que vaut la protection des secteurs « sensibles » ou « protégés » de certaines communes. À Pétange, elle est light, voire ultra-light. La définition de « secteur protégé » que retient le PAG de Pétange est très laxiste : « Les bâtiments se trouvant dans le secteur protégé peuvent être transformés ou être remplacés par une nouvelle construction mais doivent maintenir ou reprendre l’alignement et le gabarit de l’immeuble existant. »

Le maître d’ouvrage ne pourra donc se permettre trop d’extravagances. Si le propriétaire n’est pas tenu de « reconstruire dans le même style » comme aime à le répéter maire, il est pourtant prié de faire un « raccord esthétiquement valable » et de « s’intégrer harmonieusement » dans le secteur. Le règlement impose également des matériaux et couleurs « traditionnels de la région », interdisant des revêtements de façades en carrelage ou en couleur « vive ».

Le nouveau PAG interdit surtout la fusion de parcelles adjacentes. Le rythme d’une rue, son apparence générale, son parcellaire seraient ainsi préservés. Il s’agirait d’éviter le « Kuddel-Muddel », dit Mellina, c’est-à-dire qu’un promoteur rachète trois maisons avoisinantes pour y ériger une grande résidence. (Ce que l’ancien PAG permettait.) Et de promettre qu’« en fin de compte, la réglementation à Pétange sera aussi efficace que celle de Dudelange, Esch ou Schifflange ». Trois ans après l’introduction du nouveau PAG, il arriverait ainsi « moins souvent » que d’anciennes maisons soient démolies.

À l’inverse de Pétange, d’autres communes dont le paysage urbain est caractérisé par des maisons en bande, notamment Dudelange et Bettembourg, auraient « mené des efforts considérables afin de protéger et conserver cette typologie d’immeubles représentative pour leurs tissus bâtis », écrit le SSMN au Land. La Ville de Luxembourg a protégé environ un tiers de ces bâtiments, en les classant ensembles « sensibles » ou « protégés ». Pour la « majorité » de ces maisons, « la démolition d’un immeuble respectivement sa défiguration par des travaux de transformation ou d’assainissement énergétique » serait interdite, assure le SSMN.

Seulement 189 immeubles ont fini par être classés « bâtiments protégés », c’est-à-dire qu’ils « ne pourront subir aucune démolition, transformation modification ou agrandissement qui peut nuire à la valeur historique, cultuelle, artistique ou esthétique ou altérer leur gabarit ou leur aspect architectural. » À des dizaines de Pétangeois qui ne voulaient pas voir leurs propriétés frappées de ces « servitudes », le conseil communal de Pétange avait donné une suite favorable, levant entièrement la protection pour 48 pour cent des réclamations (et partiellement pour vingt pour cent). Cette attitude bienveillante a fini par saper la légitimité communale pour les cas où la classification fut maintenue. En 2018, les quatre copropriétaires (en indivision) de l’ancienne résidence du directeur de l’usine de Rodange ont traîné la commune devant le tribunal administratif. (L’affaire est actuellement en deuxième instance.) Soulignant que la commune n’avait classé qu’une petite fraction des immeubles repérés par le SSMN, ils se présentaient comme victimes d’un « traitement différent et discriminatoire » : « Les considérations tenant à l’importance des frais de rénovation, respectivement tenant au souhait de réaliser un projet immobilier auraient cependant amené le conseil communal, pour d’autres maisons situées sur le territoire communal de Pétange [… ], à ne pas procéder à un classement en tant qu’immeuble protégé ».

Face au Land, le maire explique être « en négociation pour trouver un arrangement » avec les propriétaires. « La réaction immédiate des propriétaires, c’est de dire : ’Vous classez mon immeuble ? Alors rachetez-le !’ On l’a fait pour une vieille ferme à Lamadelaine. Les propriétaires y avaient prévu un lotissement. Après le classement, ils nous ont demandé d’acheter la ferme. Ce qu’on a fait pour 900 000 euros. Mais pour la maison de direction à Rodange, on parle quand même de deux millions d’euros… »

La question de la protection du patrimoine se poserait-elle de manière différente pour les communes pauvres que pour les communes riches ? Selon l’indice socio-économique publié par le Statec en 2017, Pétange compte parmi les communes dont le salaire médian est le plus bas (2 788 euros), et le taux de chômage (9 pour cent) et de bénéficiaires de RMG (5,2 pour cent) les plus élevés. « Certaines gens nous disent : ‘Nous devons descendre dans la cave pour aller aux toilettes, et vous voulez protéger nos maisons ?!’ », dit Mellina. Or, d’autres communes ouvrières ont montré moins de frilosité à protéger leur patrimoine bâti : Differdange a classé 1 092 immeubles sur 1 690 repérés, Rumelange 268 sur 347 et Larochette 216 sur 227.

La commune frontalière de Pétange (20 000 habitants) forme un territoire très hétérogène. Elle englobe la ville de cheminots Pétange (les CFL y gèrent un centre de maintenance) ainsi que les anciennes localités sidérurgiques de Rodange et de Lamadelaine, mais également des zones Natura 2000. Dans la commune on trouve donc des fermes rurales, des maisons de cheminots, des villas d’ingénieurs et des colonies ouvrières. (Même si dans Luxemburgs Arbeiterkolonien und billige Wohnungen, la référence en la matière, même 27 ans après sa parution, Antoinette Lorang pointe l’avarice historique des maîtres de forges de Rodange au début du siècle dernier : « In Rodange baute die Hütte keine Werkswohnungen für Arbeiter, obwohl das Unternehmen häufig Schwierigkeiten hatte, Arbeiter zu bekommen. Angeblich war die Firma sehr darauf bedacht, ihre Kosten möglichst zu dämpfen. Überdies wohnten viele Arbeiter jenseits der Grenze, da die Mieten in Frankreich billiger waren. »)

Dans son avis, la Commission d’aménagement (un aréopage d’urbanistes réunis par le ministère de l’Intérieur pour aviser les PAG) évoque un tissu urbain « bien préservé », malgré des interventions « malheureuses » intervenues au cours des dernières décennies. La commission d’aménagement fait un panégyrique de Pétange avec son « patrimoine bâti riche et diversifié », ses « innombrables rues homogènes », ses « espaces-rues attractifs », ses maisons aux éléments décoratifs remontant pour certaines à « la Belle Époque tardive ». Cette richesse patrimoniale serait protégée par le nouveau PAG, écrivait la commission d’aménagement. En ajoutant : « du moins partiellement ». Le ministre de l’Intérieur, Dan Kersch (LSAP), approuva le PAG en mars 2018.

Bernard Thomas
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