Théâtre

Le ballet des passions

d'Lëtzebuerger Land du 18.11.2022

En création mondiale au Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg (il en est le producteur), Andromaque de Jean Racine, pièce écrite et créée en 1667, vit de belle manière à travers la relecture du metteur en scène Yves Beaunesne qui en fait un spectacle mené tambour battant par huit remarquables interprètes. Régulièrement invité (on a pu voir en 2019 son Ruy Blas et au printemps son Tartuffe), le metteur en scène belge, spécialiste des grands classiques, sait leur redonner souffle et actualité, en les reliant à notre temps tout en réinventant leur universalité. Des centaines d’années après avoir vu le jour, Andromaque retrouve ainsi une jeunesse et les grandes questions abordées dans cette tragédie en cinq actes et en vers (très accessibles grâce au phrasé des comédiens) continuent de faire écho à nos vies. On y parle d’amour et de politique, d’héritage et de filiation, d’intégrité et de compromission, de soumission et de révolte, de vie et de mort.

Qu’on se rappelle ou non de la pièce, on reconnaît Andromaque à son légendaire pitch : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui n’aime qu’Hector, son défunt époux, et Astyanax, son jeune fils. Après de longues années de guerre et la destruction de Troie par les Grecs, Andromaque, captive, ne pourra sauver son fils de la mort qu’en épousant leur ravisseur, Pyrrhus, roi d’Epire. C’est sur les terres de ce dernier que débarque Oreste, ambassadeur des Grecs, venu réclamer Astyanax qui doit mourir. Mais s’il est là, c’est aussi pour l’objet de son désir, Hermione, la fiancée négligée de Pyrrhus, qu’il s’est promis de ramener avec lui. Amour, haine, jalousie, rage, vengeance, sacrifice, souffrance, folie, le ballet des passions et des sentiments contradictoires se déchaîne. Tout va vite, jusqu’au triomphe final de l’innocence : Pyrrhus est tué (sur injonction d’Hermione à Oreste), Hermione se suicide, Oreste sombre dans la folie alors qu’Astyanax est sauvé, Andromaque devenue reine d’Epire.

Yves Beaunesne a réuni pour ce spectacle un superbe casting tant au niveau des quatre protagonistes principaux que de leurs confidents. On trouve dans les premiers rôles deux comédiennes du pays : Sophie Mousel qui campe avec justesse une majestueuse Andromaque et Eugénie Anselin qui incarne avec brio le personnage borderline et perfide d’Hermione. Sur scène aussi, Jean-Claude Drouot, fidèle d’Yves Beaunesne, qui endosse le costume de Pylade, sage ami d’un impétueux Oreste incarné par un excellent Adrien Letartre, ou encore Léopold Terlinden, douloureux et percutant Pyrrhus.

Andromaque se déroule dans un décor moderne, réduit à l’essentiel. Au fond de la scène, une longue cloison-muraille symbolise la frontière entre le palais et la cité, le dedans et le dehors, le plateau des comédiens et les coulisses des musiciens. Sur celle-ci, en transparence, surgiront des images vidéo appuyant les propos (silhouette de femme, visage d’enfant, ciel tourmenté, paysage de feu…). Sur scène, quelques tabourets en bois traduiront magistralement la radicalité et la violence des sentiments et des actions des personnages qui s’en emparent. Le plateau est vide, le sol marqué par une sorte de dallage-mosaïque qui deviendra cases d’un jeu de marelle et du funeste ballet d’Hermione. Cette scénographie sobre et efficace de Damien Caille-Perret et les magnifiques lumières de Renaud Ceulemans – subtils jeux sur les pleins et les vides, les présences et les absences – dirigent l’attention sur les personnages, leur laissant toute l’amplitude du plateau pour évoluer. Ils sont proches du public, si humains, jouant souvent sur le devant de la scène.

Quand le spectacle commence, prélude tout en poésie, les huit personnages, debout devant la muraille, apparaissent tels les marionnettes d’un théâtre d’ombres. Ils chantent en chœur et a cappella. La musique est déjà là, elle viendra ponctuer les changements d’actes, créant temporalités et respirations face aux vives tensions du récit. Les comédien(ne)s se font musicien(ne)s. La création musicale est signée Camille Rocailleux, complice de longue date du metteur en scène. Autre fidèle, Jean-Daniel Vuillermoz qui a réalisé de beaux costumes évoquant parfois aventuriers, guerriers ou samouraïs.

L’Andromaque d’Yves Beaunesne, un spectacle magnifique et poignant qui vous emporte, à ne pas rater !

Au Grand Théâtre de Luxembourg vendredi 18 et samedi 19 novembre à 20h, dimanche 20 novembre à 17h. Une rencontre avec l’équipe artistique est prévue après la représentation de samedi

Karine Sitarz
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