Le « décrochage » économique de l’Europe, notamment vis-à-vis des États-Unis, est devenu un thème de recherche populaire dans les universités et les organismes officiels. Selon deux études récentes, il s’explique avant tout par un différentiel persistant de productivité du travail, un domaine dans lequel le Luxembourg n’apparaît pas à son avantage.
Dans un document publié fin septembre 2025 par l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), organisme rattaché à Sciences Po Paris, les auteurs soulignaient qu’entre 2000 et 2025, le PIB par habitant dans la zone euro était passé de 85 pour cent à 78 pour cent du niveau américain, avec un recul particulièrement marqué en France et en Italie. Ni la baisse du volume de travail, ni la désindustrialisation ne peuvent à eux seuls rendre compte de ce décrochage, dont la cause principale est le ralentissement durable de la productivité, dans l’industrie comme dans les services, qui représentent les trois-quarts du PIB de l’UE. Une situation qui tient autant à un déficit d’investissement matériel et immatériel qu’à une progression plus faible de la « productivité globale des facteurs ». Dans le jargon des économistes, cette dernière désigne la part de la croissance ou de la production qui ne s’explique pas par l’augmentation du travail et du capital, mais plutôt par le progrès technique et l’innovation ou encore par une organisation plus efficace ou un meilleur management.
Les résultats de ce travail ont été confirmés le 9 avril 2026 dans un copieux rapport (385 pages) de l’OCDE, premier du genre, intitulé « Les fondements de la croissance et de la compétitivité ». Il présente l’avantage de fournir des données détaillées par pays. Le diagnostic établi pour le Luxembourg n’est pas aussi brillant qu’on pouvait l’espérer. Les auteurs observent en effet que si « le PIB par habitant est l’un des plus élevés de la zone OCDE », tout comme le niveau de productivité, « le Luxembourg est l’une des rares économies de l’OCDE à avoir enregistré une baisse de la productivité au cours de la période 2010-2022 » surtout en dehors du secteur financier qui contribue au quart du PIB.
De façon générale, l’écart entre le Luxembourg et les autres pays a eu tendance à se réduire sur des indicateurs-clés. Le PIB par habitant, qui en 2014 dépassait des deux-tiers la « moyenne de la moitié supérieure des pays de l’OCDE », ne lui était plus supérieur que de 42 pour cent en 2024. Le PIB par heure travaillée, supérieur de moitié à cette moyenne en 2014, n’était que 35 pour cent plus élevé dix ans plus tard. Le principal point noir concerne la population active. Moins de la moitié des travailleurs de plus de 55 ans sont en emploi au Luxembourg, contre plus de deux tiers en moyenne dans l’OCDE, ce qui place le Grand-Duché parmi les derniers sur cet indicateur. En cause, un âge effectif de départ en retraite qui est le plus bas de tous les pays membres : environ 61 ans contre 65 ans en moyenne dans l’OCDE et 67 ans pour les cinq pays les plus « restrictifs » en la matière.
Cette situation remet en question la viabilité du système de retraite, mais limite aussi l’utilisation de la main d’œuvre et amplifie les pénuries de compétences. Les conditions de vie pèsent sur la productivité : le rapport déplore ainsi que les difficultés à trouver à se loger au Luxembourg pour un coût raisonnable imposent à l’importante population de travailleurs étrangers (près de la moitié de la main-d’œuvre) des déplacements quotidiens qui nuisent à leur rendement, en raison des « difficultés pratiques liées à la congestion des transports ».
Les efforts de recherche-développement sont insuffisants. Ainsi, les effectifs dédiés ne dépassent pas douze personnes pour mille emplois, contre quinze en moyenne générale et 21 dans les cinq meilleurs pays de l’OCDE sur ce critère. Les dépenses de R&D dans le secteur privé sont très faibles par rapport aux niveaux observés dans les autres pays de l’OCDE. Les aides publiques directes à la R&D sont « relativement généreuses », mais trop fragmentées et mal coordonnées, et les petites entreprises n’y ont guère accès.
Le Luxembourg se distingue également par ses lourdeurs réglementaires, que l’on croyait réservées aux pays voisins. Sur une échelle de zéro à six relative aux obstacles à l’entrée dans le secteur des services (six correspondant aux restrictions les plus élevées), le Luxembourg est mal placé avec un indice de 2,4 contre 1,7 pour la moyenne générale des pays membres et 0,7 pour les cinq meilleurs parmi eux. Le Grand-Duché se caractérise en effet par des obstacles à l’entrée et à la concurrence assez élevés dans les professions libérales, en particulier dans les métiers d’architecte, de notaire et d’ingénieur, par rapport à d’autres économies de l’OCDE. Dans le secteur du commerce de détail, l’entrée sur le marché et la concurrence sont entravées par une réglementation stricte prévoyant, par exemple, une autorisation pour ouvrir de nouveaux magasins ou de nouvelles pharmacies.
Dans le même ordre d’idées, « l’évaluation de l’effet des nouvelles lois sur la concurrence et l’activité entrepreneuriale n’est pas obligatoire et, lorsqu’elle a lieu, ne se fonde pas sur des procédures systématiques et claires ». Sur une échelle de zéro à quatre (quatre correspondant à la mise en œuvre la plus aboutie des pratiques réglementaires), le Luxembourg affiche une note de 0,6 seulement, contre 1,4 de moyenne générale et de 2,8 pour les cinq meilleurs pays dans ce domaine.
Comme toujours en pareil cas l’OCDE assortit ses constats d’une liste impressionnante de recommandations propres à améliorer la productivité luxembourgeoise et donc le potentiel de croissance du pays. On peut les étudier au travers de différents prismes, comme la fameuse matrice d’Eisenhower (qui croise importance et urgence*) en y ajoutant des considérations de facilité ou de temps de mise en œuvre, de délai d’impact, d’acceptabilité par la population et naturellement de coût. Les plus simples à mettre en œuvre sont les « mesures administratives » qui n’impliquent pas de dépenses nouvelles.
Il en va ainsi de « l’assouplissement de la réglementation des marchés de produits, en particulier dans les services professionnels ». Il faudrait par exemple « revoir l’obligation d’appartenance à une association professionnelle et de réussite d’un examen professionnel, en sus de la détention d’un diplôme officiel, pour pouvoir exercer certaines professions, notamment celles d’ingénieur en génie civil et d’architecte » et « réduire les restrictions réglementaires à l’ouverture de nouveaux magasins de vente au détail et de nouvelles pharmacies ». Rationaliser les aides publiques à la R&D et à l’innovation « en améliorant la coordination entre les nombreuses institutions qui apportent un soutien direct et en harmonisant les procédures de demande » ne serait pas non plus très compliqué à mettre en œuvre.
En revanche, augmenter le niveau des investissements de R&D, développer le cofinancement public-privé et accélérer l’adoption des technologies numériques, comme le suggère le rapport, serait une tout autre histoire, en termes de temps et d’argent. Les mesures les plus lourdes, notamment en raison de leur degré d’acceptabilité, de leur coût et des délais nécessaires pour en voir les effets concrets sur la productivité, concernent sans surprise la population active, qu’il s’agit d’augmenter tout en améliorant sa « qualité ».
Pour y parvenir, l’OCDE préconise de « relever l’âge effectif de la retraite », notamment en relevant l’âge légal et celui de la retraite anticipée, « pour tenir compte de l’allongement de l’espérance de vie, en excluant les années d’études du calcul des années de cotisation ». Il faut parallèlement accroître le nombre de travailleurs qualifiés, en élargissant l’accès des adultes à la formation et en améliorant les programmes. Les femmes devraient être une cible privilégiée. Pour l’OCDE, l’augmentation de l’âge de la scolarité obligatoire en 2023, et le nouveau programme de formation mis en place en 2024 pour améliorer les compétences des adultes dans les domaines de l’IA, du cloud, des énergies renouvelables et de la durabilité vont dans le bon sens.
Comme il le fait pour la plupart des pays européens, le rapport suggère de faciliter l’immigration, idéalement « à fort potentiel », en améliorant le système de traitement des visas et des permis de travail. Mais il propose aussi, ce qui paraît plus ardu, pour attirer des talents venus d’au-delà des pays frontaliers de « remédier aux goulets d’étranglement structurels dans l’offre et la construction de logements afin d’en améliorer l’accessibilité financière », ce qui serait également favorable aux résidents actuels et aux travailleurs frontaliers. L’OCDE se fonde sur d’autres travaux, menés sous son égide, montrant que l’assouplissement de la réglementation du marché locatif peut avoir un impact assez rapide (délai de deux ans) sur la productivité. Au Luxembourg, « en plus de l’assouplissement des réglementations en matière de construction, l’augmentation des taxes sur les terrains inutilisés pourrait encourager davantage l’offre de logements ».
Pour finir, l’OCDE, qui s’est également penchée sur la gouvernance publique, suggère de renforcer les audits internes dans le secteur public au moyen d’un organe central de contrôle et d’une réglementation des activités de lobbying des parlementaires (hors gouvernement).