Arts plastiques

De l’art en grand

L’exposition Charles Kohl à la Villa Vauban
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 19.06.2020

Sinon à remonter dans les années 1980-90, soit plus de trente ans en arrière, quand le galeriste Jean Aulner l’exposait régulièrement, Charles Kohl (1929-2016) est un inconnu pour le grand public. Une rétrospective monographique à la Villa Vauban permet de le découvrir.

C’est le mot juste, sauf à connaître par exemple dans l’espace public, les totems érigés sur le Campus scolaire Geesseknäppchen, face à l’École de commerce et de gestion (ECG), taillés par Charles Kohl à même le marbre en 1987 et les sculptures en forme de végétaux géants dont il a parsemé les alentours du Lycée technique des arts et métiers (LTAM), non datées dans l’exposition.

C’est un des problèmes avec l’œuvre de Charles Kohl et pourtant, la Villa Vauban a accepté de faire cette exposition à la demande de ses héritiers, ébahis par le fonds foisonnant, découvert dans son atelier de Bonnevoie à sa mort : dessins et esquisses, plâtres et terres-cuites, pâtes modelées, marbres et pierres sculptés…

La Villa Vauban présente donc son œuvre par thèmes, suivant l’exemple de Kohl lui-même, qui en 1988 avait exposé un ensemble, Le Cirque. Voici donc Les Guerriers, Les formes enlacées (ligaturées serait plus juste, terme qu’utilise d’ailleurs Guy Thewes, directeur des Deux musées de la Ville), Les Stèles et les Monuments (maquettes des œuvres dans l’espace public évoquées plus haut), L’Homme, pour terminer par Le Cirque, et en guise d’introduction, son parcours biographique ponctué d’œuvres de ses débuts.

Stylistiquement parlant, Kohl a été « de son époque » à son retour de Paris, après trois années d’études aux Arts Décoratifs (1948-1952), puis deux aux Beaux-Arts (1953-1955). Sa carrière commença dès son retour en 1956, sous la houlette de Claus Cito (1882-1965), avec la réalisation de trois blocs en bas-relief du monument aux morts devant le Musée de la Résistance à Esch, nouvellement érigé (Nicolas Schmit-Noesen et Laurent Schmit). Ils évoquent parmi les pires épisodes de la Deuxième Guerre mondiale : le camp de concentration, l’exécution, le travail forcé. Cito, vieillissant, qui connaissait le talent précoce déjà de l’enfant, l’appelle à œuvrer à ses côtés et Emile Hulten. Maité Schenten, coordinatrice de l’exposition, fait remarquer que les figures de Kohl ont peu de relief, qu’elles sont comme prisonniers des blocs de pierre.

La mort tragique de son frère aîné Toni, résistant, torturé par la Gestapo en 1941 et décédé des suites de son internement à Hinzert en 1943, l’avaient très tôt rendu familier avec le pire. Le titre de la publication qui accompagne l’exposition, rappelle que ses années parisiennes étaient celles de l’existentialisme : Imagier de la condition humaine. Ce n’est donc pas un hasard si Charles Kohl eut un regard désenchanté sur l’homme et son destin, ligotant souvent des corps sans tête ou voilant les visages « d’êtres sans destin », pour citer l’écrivain Imre Kertész.

Dès son retour, Charles Kohl reçoit, en 1956 le Prix Grand-Duc Adolphe du Cercle artistique (Cal), avec un Guerrier blessé. Un plâtre qui représente un soldat renversé sur le dos par une flèche meurtrière, la bouche ouverte, son bouclier ne lui servant plus de protection. Ses guerriers ultérieurs seront ainsi toujours des êtres désarmés (groupe en terre-cuite,1987), le bouclier devenu élément géométrique de l’œuvre, qui répond à la rondeur de têtes sans visages ou complète l’armure, qu’elle soit esquissée ou détaillée dans ses dessins (technique mixte sur papier, 1988).

Les musées acquièrent des œuvres dans les années 1960 : un haut-relief (1960, Musée national d’histoire et d’art, MNHA) et un fusain sur papier (1965, Musée d’art de la Ville devenu aujourd’hui Les deux musées de la Ville, avec la Villa Vauban).

Mais ne passerait-on pas aujourd’hui, hors le contexte de l’exposition, sans s’y attarder devant ce haut-relief en bronze patiné, qui représente un pendu à un gibet et une foule compacte à ses pieds ? C’est une œuvre dans la veine de la figuration française de ces années-là avec ses lignes et ses formes aiguisées. Le dessin au fusain, Les Gardiens, acquis par le Musée d’art de la Ville en 1965, est à n’en pas douter un travail que l’on peut rapprocher des arts premiers, et qui préfigurent les stèles totémiques, dressées par Kohl au Geesseknäppchen. Mais vingt ans plus tard, en 1987.

Une pièce rare dans l’introduction chronologique, est un plâtre expressif et joyeux, que Kohl exposa à la première Biennale de Paris au Musée d’art moderne en 1959. Le mouvement de ces deux silhouettes jouant à Saute-mouton (certes anguleuses, dans le goût de l’époque), et une Cavalière, une terre cuite d’un total classicisme de 1987, qui représente une écuyère au port droit, en équilibre sur deux chevaux (classée avec les Guerriers, à cause du thème équestre ?), sont à rapprocher de l’univers du cirque.

Kohl exposa ce thème lui-même sous forme d’un cycle homogène en 1988. Se contorsionner, rester en équilibre, dans l’exagération propre à l’exhibition sous le chapiteau, étaient pour lui inhérents à la vie des hommes. Le sujet l’occupa toute sa vie, représenté sous la forme de Guerriers, homme de troupe seul, accompagné de chevaux ou en groupe. Un dessin qui appartient à la Villa Vauban et qui date de 1988 clôt l’introduction. Il représente un personnage accroupi, avec une sorte de plastron en guise de vêtement, comme en portaient les soldats romains sous leur cuirasse de cuir. Voici le visiteur familiarisé avec le thème du vêtement que Kohl connut enfant, dans l’atelier de tailleur paternel à Rodange.

D’après Maité Schenten, coordinatrice de l’exposition dont Gabrielle Grawe est la commissaire, Charles Kohl eut deux mentors luxembourgeois : Claus Cito et Lucien Wercollier (1908-2002), qui aurait voulu qu’il lui succède comme enseignant quand il prit sa retraite, en 1965 (École d’artisans de l’État aujourd’hui Lycée Technique des Arts et Métiers), ce qui ne se fit pas. Certes, on peut rapprocher les sculptures végétales de Charles Kohl érigées autour du LCTM du travail de Wercollier sur l’organicité abstraite, comme les merveilleux et peu connus fonds baptismaux de l’église de Cessange (1962).

Mais classer ainsi les trois artistes, serait les enfermer dans le seul paysage luxembourgeois. On préférera évoquer deux buts de promenade du dimanche, qui ont amené l’étudiant au Louvre, pour regarder les sculptures de Michel-Ange et Rodin, à l’Hôtel de Biron. Il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec les Esclaves de Michel-Ange, dans leur expression corporelle à la fois bandée dans un sursaut vital et empêchés par leurs entraves d’étoffe. On retrouve cette tension chez Kohl dans ses dessins de Guerriers des années 1987, plus subtile encore, dans les superbes marbres confinant à l’épure et pourtant charnels Formes voilées (1982) et Formes drapées (1983). Incontestablement dans Groupes, voilà des corps chutant comme de La Porte de l’Enfer de Rodin, (des terres-cuites sans date, comme un dessin daté lui de 1986).

Peut-être a-t-il été difficile pour les commissaires de l’exposition de pousser plus avant. Les années 1975-85 sont l’époque où des collectionneurs bien inspirés acquièrent ses splendides torses de femmes en marbre blanc : Torso (1975) et Corps drapé (1983), qui témoignent de la maturité de son travail du marbre.

Charles Kohl est un des artistes phares de la Galerie de Jean Aulner. Il vit retiré dans son atelier de Bonnevoie. Il feuillette ses innombrables ouvrages sur l’art, il écoute de la musique classique, il dessine et sculpte ses guerriers vaincus : Guerrier couché, un bronze de 1988, une terre cuite (non datée), il dessine des armures sans corps ou des corps revêtus de bandelettes (technique mixte sur papier, 1988, Musée d’art de la Ville de Luxembourg). Ce cycle semble s’achever en 1992 avec Tête sur les épaules, un superbe bronze abstrait (collection privée). Ensuite, dans les années 1990, il se voudra plus « moderne » en dotant ses êtres sans visages de trous arrondis en guise d’yeux ou d’une bouche ouverte qui crie, qui sourit et même qui rit…

Lucide quant à la condition humaine, Kohl, qui avait grandi dans un milieu catholique traditionnel et marqué par le drame fraternel, n’était pas pour autant un homme triste. Ses neveux évoquent sa drôlerie dans le catalogue. Certes, la dernière thématique de l’exposition, Le Cirque comprend des êtres entravés, mais on y voit plutôt un Kohl qui en joue comme d’accessoires. Le cracheur de feu, l’avaleur de sabres sont des pièces d’une très grande liberté, puissantes, que l’on voudrait voir dans l’espace public. D’évidence, Charles Kohl y pensait. Et si c’était ça le secret de cette œuvre quasi inconnue ?

L’exposition Charles Kohl (1929-2016) est à voir à la Villa Vauban, bd. Emile Reuter, à Luxembourg-ville, jusqu’au 17 janvier 2021. Publication Imagier de la condition humaine, avec des contributions de Nathalie Becker, Paul Bertemes, Lucien Kayser, Maité Schenten ; ouvert tous les jours de 10 à 18 heures, sauf le mardi ; www.villavauban.lu et www.charleskohl.com.

Marianne Brausch
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