Jazz

Possession(s)

d'Lëtzebuerger Land du 21.01.2022

Une musique étouffée raisonne dans l’enceinte de l’Abbaye de Neumünster. L’écho est plutôt discret et un brin inquiétant. Dans un coin du cloître Lucien Wercollier, Berlinde Deman effectue une démonstration de force. Armée d’un serpent, atypique instrument à vent en forme de S, la tubiste belge matérialise tantôt des bourrasques tantôt des mélodies orientales. Elle souffle dans l’embouchure de manière à générer un son guttural qui perturbe et superpose plusieurs sons à l’aide d’un échantillonneur, dont le résultat est par moment bousculé par des spasmes qui font penser à des cris d’enfants et à des murmures. La musique semble être altérée par des entités démoniaques. Sensation de blasphème dans cet ancien lieu de prière.

En ce vendredi 14 janvier, les spectateurs présents assistent à la deuxième soirée de la cinquième édition du festival de jazz Reset. Cet événement, devenu immédiatement incontournable, est basé sur un concept relativement novateur, et a priori unique, qui consiste à accueillir huit artistes européens et à les faire jouer ensemble trois soirs de suite. Point important, les troupes éphémères sont paritaires avec quatre femmes et quatre hommes venant de huit pays différents. Le pari étant de créer une cohésion d’ensemble et d’éviter les inimitiés, qui ont pu être clairement visibles sur scène une année.

La veille, les huit artistes se sont produits à travers différents spots de la capitale, et notamment au Cercle Cité et au Casino. Ce soir, un dispositif inédit a été mis en place dans les quatre ailes qui entourent le discret jardin de l’institution. De l’entrée, on remarque que deux estrades ont été installées aux deux extrémités. Chaque artiste va se produire en solo et à tour de rôle, les femmes sur la scène de gauche et les hommes sur celle de droite. Le public devra alors se déplacer d’un set à l’autre, ceux du premier rang se retrouveront ainsi au fond et vice versa. Pascal Schumacher, le directeur artistique du festival, explique assouvir un fantasme en faisant jouer individuellement chaque artiste pour permettre au public de découvrir chaque pièce d’un puzzle qui prendra forme le lendemain pour un concert de clôture.

Sanne Rambags, chanteuse hollandaise, ouvre le bal. Elle interprète plus qu’elle ne chante. Une petite fille capricieuse d’abord, puis une personne qui aurait du mal à s’extirper d’un mauvais rêve. Entre un hurlement venant des tripes, un aigu maîtrisé et une berceuse, on retient un beau travail sur la respiration. Jeff Herr ensuite, le batteur autochtone, fait une proposition plutôt intéressante basée sur les impacts et l’acoustique. Johanna Summer, pianiste allemande, est une révélation. Sa pièce, jazzy à souhait enchante le public. Initialement programmé, le contrebassiste portugais Nelson Cascais a dû annuler sa venue au profit d’un de ses anciens élèves André Rosinha. On se demande d’abord qu’elle histoire il souhaite nous raconter. Puis, son ensemble plutôt fouillis gagne en structure à chaque mesure. Le public se déplace à nouveau pour découvrir Berlinde Deman, dont la présentation a été résumée plus tôt.

Nouveau changement pour une nouvelle ambiance. Le guitariste danois Mikkel Ploug offre une musique pleine de nostalgie qui raisonne en nous et dans les galeries. Malgré l’aspect redondant du concept de déplacement incessant, on comprend l’intérêt de l’initiative. Une idée déjà vue mais permettant aux musiciens de prendre totalement possession des lieux, à l’instar de Mona Matbou Riahi, clarinettiste iranienne basée à Vienne qui semble habitée autant qu’elle habite les lieux. Elle fait beugler son instrument dans le ventre du piano, toujours là dans un coin, pour de plus fortes résonances. Sylvain Rifflet, le saxophoniste français plutôt habitué du Grand-Duché, clôt la soirée avec une superbe pièce au rythme effréné. Assis sur un tabouret, il actionne de son pied droit une pédale liée à une shruti-box, instrument indien qu’il trimballe depuis quelques années. Il bat la mesure crescendo et piétine son foulard qui s’est retrouvé pris au piège du rythme. Le saxophoniste termine en sueur sous une salve d’applaudissements.

Samedi soir, les huit artistes vont pour la première et dernière fois se présenter tous ensemble, dans cette configuration. C’est le moment de vérité. La jauge des 200 places prévues dans la salle Robert Krieps est atteinte. Très vite, on comprend le principe, chaque titre met en avant un des musiciens. La complicité non feinte entre certains d’entre eux fait plaisir à voir et à entendre. Ainsi, Sanne Rambags, Berlinde Deman et Mona Matbou Riahi se lancent des signaux réguliers et se défient gentiment tout au long d’un morceau. Entre mélodies empruntes de mélancolie et musique expérimentale avec chants dans un langage cryptique, la troupe brasse large. On retient surtout une enthousiasmante reprise de 2 West 46th Street du génial Moondog. Un rappel est donné, Johanna Summer et Mikkel Ploug ne se donnent pas la peine de quitter la scène. C’est que tout le monde est pressé, l’after party a lieu dans la brasserie de l’abbaye et ne durera que jusqu’au 23 heures légales.

Kévin Kroczek
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