Tzeedee

Ambiances imagées

d'Lëtzebuerger Land vom 28.01.2022

Les confinements successifs ont donné des idées de création à tout-venant. Entre cette personne qui s’est mise à la musique, cette autre qui s’y est remise et telle autre à telle autre discipline, les propositions artistiques aussi riches qu’inégales ont inondé la toile. Parmi les projets qui ont fait florès et les trop nombreuses fadaises, on s’étonne encore de tomber sur des petites pépites qui sortent du lot. C’est typiquement le cas de First Album du duo germano-luxembourgeois Fischer und Hansen, comprendre Christina Fischer et Pierre Hansen. Ce duo de jeunes quarantenaires, couple à la ville, a fait paraitre le mois dernier leur premier projet, en total indépendance. Un onze titres pour 48 minutes d’une musique homemade tour à tour pop, ambient et industrielle.

L’introduction waterfalls consiste en une boucle synthétique, à la régularité de métronome. Christina Fischer a d’abord du mal à se faire entendre. Et ce, malgré le boulot très honorable de Patrick Leuchter, qui s’est occupé du mixage et du mastering. Les cordes sont lancinantes et des grésillements en forme de va-et-vient sur un rivage finissent dans un tourbillon qui emporte l’auditeur. Sur in new york et sa mélodie marquée, la voix prend la forme d’un électrocardiogramme indécis ou le passage vers l’aigu est parfois compliqué. Avec cet appel à « hurler comme des loups », on prend néanmoins conscience d’une des forces du disque, la simplicité et la résonnance des textes.

Sur every song is a lovesong on ressent particulièrement cette économie de mot, ce choix de l’image plutôt que de la rime. En témoigne cet appel à oser fixer une personne, comme le font les bébés, inconscients de l’effet produit sur les objets de leur regard. Le rappel à la petite enfance se fait encore avec l’arrivé d’un xylophone en fin de titre. Idiots se décompose en deux parties. Une course effrénée et inquiétante, aux relents Hans Zimmerien, puis une parenthèse anachronique, osons dire médiévale, où les cordes font leur apparition comme un rayon de soleil dans un amas d’effets électroniques. Fischer und Hansen illustrent donc ici l’espoir. C’est que le duo excelle dans l’expression de sentiments simples, donc compliqués, comme le désir, la peur ou encore la pudeur.

Le morceau suivant komm ins land est une berceuse entrecoupée de notes nerveuses. La mélodie donne l’effet d’une boîte à musique qui serait actionnée trop vite ou bien de manière syncopée. Le tout fait penser à du Massive Attack en puissance. Pierre Hansen le concède, ce web designer, un temps cinéaste au Grand-Duché, n’avait jamais réellement composé. Il lui a donc fallu se plonger dans la programmation, la structuration et dans tous ces aspects techniques inhérents à ce genre musical hybride. En ressort à la fois une impression d’entendre un savant fou, actionnant au hasard toutes sortes de mécanismes mais aussi une étonnante cohérence et une patte qui prend forme au fur et mesure de l’opus. Seul morceau clippé, elephant’s room décrit l’histoire d’un monde intérieur refoulé. Le bassiste Sascha Mans, unique musicien invité du disque, y interprète le rôle de l’éléphant, métaphore de nos angoisses qui font surface.

Arrive am trottoir, jolie chanson où les émotions sont retranscrites avec des images aussi simples qu’une maison d’enfance en location ou une glace à l’eau. Good shoes est un appel à se construire une armure. Le chant d’un chœur d’enfants (issus de leur propre foyer et de leur voisinage) en fin de morceau constitue le point d’orgue de l’album. S’ensuivent you died inside of me, titre nébuleux et où la conclusion tonitruante sent le réchauffé, tree, invitation inquiétante mais oubliable et enfin air to ground, une musique là encore interchangeable, mais qui porte définitivement la patte des deux complices.

Le passage du disque à la scène peut, on le sait, être particulièrement délicat, mais le duo y songe. Même si aucune date n’est encore programmée à ce jour, tout un concept de partage d’espace entre artistes et spectateurs est en réflexion. L’autre ambition du duo de cinéphiles patentés et de pouvoir entendre un jour leur musique, effectivement cinématographique, dans un film ou une série. L’appel aux cinéastes réceptifs à First Album est donc lancé.

First Album de Fischer und Hansen est disponible sur fischerundhansen.de ou en streaming sur Spotify (où chaque morceau est illustré par une vignette originale et toujours homemade)

Kévin Kroczek
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