Luxemburgensia

Nous sommes tous Vankoff

d'Lëtzebuerger Land du 26.03.2021

Peut-être bien que Tom Reisen a écrit le roman parfait pour le confinement. L’auteur nous entraîne de Paris à Luxembourg, en passant par le Nevada, à une époque où, enfermés entre les quatre murs de leurs appartements bien exigus, les plus sages d’entre nous ne voyagent plus que grâce à leurs livres, alors que d’autres, écorchés vifs, font la bien douloureuse constatation que, confinés, ils ne pourront désormais plus se fuir eux-mêmes. Or le roman Miroir ambulant raconte justement l’enquête d’un homme que l’on soupçonne d’être mal dans sa peau : Maurice Vankoff, diplomate luxembourgeois, qui s’en va enquêter au sujet d’un bien mystérieux compatriote, retrouvé noyé dans la Seine. Ce dernier partage non seulement le même nom, mais aussi la même date de naissance que le narrateur.

Vankoff, le diplomate, est sans doute un de ces hommes qui ont de bonnes raisons de vouloir que « je » soit un autre. Génération Stiller ? En effet, le personnage principal du roman – et le romancier d’ailleurs – sont de la génération de lycéens grand-ducaux qui ont bachoté sur le roman de Max Frisch. Le roman relate ainsi un passage presque obligé, du moins pour cette génération, au Théâtre des Capucins où se furent moins « les adaptations de Molière du gros Olinger » que la découverte de l’anatomie intime d’une camarade de classe qui semblent avoir marqué Vankoff.

Mais revenons-en à Tom Reisen. Auteur de deux recueils de poèmes et de nombreuses nouvelles – ainsi que de quelques études significatives sur l’œuvre d’André Gide – Reisen a retenu l’attention du grand public en gagnant le Lëtzebuerger Buchpräis en 2019 pour son recueil de nouvelles Les Bulles. Son premier roman Miroir ambulant, parsemé de références cinématographiques, est un de ces textes où rien n’est tout à fait ce qu’il semble être à première vue. Même Hassan (qui veut dire beau en arabe), l’un des rares personnages qui ose dire les choses telles qu’elles sont et révéler la nudité de l’empereur est tout le contraire de ce que son prénom suggère. Loin d’être beau, c’est un homme de petite taille à la tête bizarrement grande et au « visage de chèvre ».

Vous l’aurez compris, c’est avec beaucoup d’humour et un zeste de mélancolie, que l’auteur emmène ses lecteurs sur les pas des deux Vankoff et leur fait découvrir des scènes loufoques du monde des arts parisien, des instantanés de road movie à l’américaine et bien d’autres choses encore. Toutefois il est fort à parier que ce sont les scènes luxembourgeoises qui titilleront le plus les lecteurs, que ce soient les Journées littéraires de Mondorf ou bien les power games dans la salle de rédaction d’un certain quotidien eschois, rebaptisé pour l’occasion Tagesspiegel, car tout est affaire de miroir dans ce roman. Il est vrai que dans un avertissement, l’auteur explique que son livre est peut-être bien une autofiction, à l’image de certaines œuvres de Céline, de Proust, de Gide, et de Modiano. De toute évidence, le romancier se voit jouer dans la cour des grands, même si pour un lecteur, il est toujours utile de savoir à qui un auteur désire être comparé. Bien imprudemment, il ajoute que quiconque espère des révélations sur le milieu journalistique et culturel luxembourgeois en serait pour ses frais – en fait une invitation à dévoiler les « célébrités » locales dont les noms sont à peine maquillés.

Et on se laisse prendre au jeu, oubliant parfois qu’il s’agit d’un roman. Il y a de ces moments où l’on voudrait intervenir dans le récit pour protester, par exemple, quand l’un des protagonistes semble mettre Maritain dans le même panier que Barrès et Daudet. Ça, bien entendu, c’est la faute à BHL et à de graves fautes de jugement du jeune Jacques. Mais, je m’égare ; ceci est tout à fait hors du sujet. Vous l’aurez compris, c’est un roman agréable qui se lit d’un trait, où à la fin le lecteur finit par se demander si lui non plus n’est pas un peu Vankoff.

Tom Reisen. Miroir ambulant. Éditions Phi. ISBN 978-2-919791-46-0. 17,00 euros

Laurent Mignon
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