Musique classique

Un moment d’éternité

d'Lëtzebuerger Land du 11.02.2022

« C’est la musique qui m’a fait croire en Dieu », disait Alfred de Musset. La confession du poète s’avère encore plus vraie dans le cas de la Messe en si mineur BWV 232, à la faveur de laquelle Bach, au moment où ses forces physiques commencent à décliner, comme le montre le manuscrit original de la partition rédigé d’une main tremblante, donne une ultime mesure de son incommensurable génie. Lui, le protestant d’obédience luthérienne, s’attaque à la messe catholique qui, depuis l’époque des Dufay, Josquin des Prés et Palestrina, passait pour être le mode de composition le plus exigeant.

En mettant sur son pupitre la Messe du le cantor de Leipzig, comme il le fit, la semaine dernière, Thomas Hengelbrock, à la tête du Balthasar Neumann Ensemble, Chœur et Solistes, sait qu’il s’attaque à l’œuvre de tous les superlatifs. « Le plus grand chef-d’œuvre musical que le monde ait jamais vu », s’exclamait le conseiller musical de Goethe devant le manuscrit de la plus gigantesque de toutes les messes. « La plus grande œuvre musicale de tous les temps et de tous les peuples », renchérit, en 1817, le musicologue suisse H.-G. Nägeli. Ils ne se trompaient pas, tant cette cathédrale sonore au soubassement extraterrestre, digne de figurer aux trésors du patrimoine artistique de l’humanité, déploie une immense fresque spirituelle, aux arabesques mélodiques infinies, à la grandeur chorale granitique, aux raffinements instrumentaux délicatement ciselés par celui qui est sans doute le plus génial bâtisseur et orfèvre de l’histoire de la musique.

Dès la première mesure de l’initiale et monumentale fugue à cinq voix du chœur d’entrée (Kyrie), le ton est donné. Un ton fait de gravité presque éthérée, de densité qui n’est pas pesante, de solennité dont toute componction est absente, bref, un ton de profonde humanité et de spiritualité surnaturelle.

Parmi les temps forts – si tant est que dans ce chef-d’œuvre immarcescible de la musique pérenne il puisse y avoir des « temps » qui ne le seraient pas –, on retiendra le Christe eleison, un duo de toute beauté, qui met en exergue les voix des sopranos Agnes Kovacs et Bobbie Blommesteijn. Des voix émouvantes par leur timbre, d’abord, mais aussi par le caractère de leur chant qui, tout en étant exempt d’angélisme, se veut une prière rayonnant d’une sublime lumière mystique. « Chanter, c’est prier deux fois », disait Luther.

À l’occasion du Gloria, l’une des pièces maîtresses de la Messe, on saluera la direction, contagieuse d’enthousiasme du chef allemand, qui réussit à équilibrer de main de maître chœur, orchestre et solistes. Le duo Domine Deus pour soprano et ténor (Jan Petryka) est une pièce radieuse d’une facture suprêmement ordonnée. L’air du Qui sedes ad dexteram Patris offre à l’alto (Anne Bierwirth) l’occasion de faire admirer le travail très subtil sur les nuances d’une voix par ailleurs étonnante de pureté. Dans le Quoniam tu solus sanctus, la basse (Joachim Höchbauer) convainc par une profondeur mordorée alliée à une chaleur incandescente. Une mention spéciale revient au somptueux Cum Sancto Spiritu, l’un des sommets émotionnels de cette extraordinaire composition.

Pivot de la Messe, le Symbolum Nicenum ou Credo, constitue l’un des témoignages les plus éclatants de la maîtrise formelle de Bach. Le chœur, notamment, y force l’admiration, grâce à ses interventions tantôt inspirées (Et incarnatus et Crucifixus), tantôt valeureuses (Et resurrexit et Et expecto resurrectionem). Enfin, le contraste saisissant entre l’émotion contenue du Sanctus et l’exubérance jubilatoire du Osanna in excelsis, d’une part, et celui, non moins prenant, entre la joie toute intérieure du Benedictus (confié au ténor) et la sérénité contemplative caractéristique de l’air pour alto du chœur final de l’Agnus Dei (Dona nobis pacem) qui clôture la Messe, d’autre part, sont rendus de manière absolument captivante.

Grâce en soit rendue à tous les protagonistes, à commencer par le maître d’œuvre, Thomas Hengelbrock, lequel, au travers d’une démarche à la fois d’une grande honnêteté artistique et d’une grande élévation spirituelle, signe là une réalisation d’ensemble d’une haute qualité, aussi enthousiaste qu’enthousiasmante, et qui ne put que ravir le public, comme le prouva l’ovation debout du public, rythmée par des tonnerres d’applaudissements. Des concerts comme celui-là sont du baume pour l’âme. Ils sont si rares qu’on en redemande.

José Voss
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