En juillet 2016, les édiles de la Ville inauguraient en grandes pompes l’ascenseur panoramique qui relie le Pfaffenthal à la ville haute. Six mois plus tard, la gare Pfaffenthal-Roud Bréck et son funiculaire rapprochaient le quartier au bord de l’Alzette du plateau du Kirchberg. Dix ans après, ces nouveaux accès ont-ils changé le visage du quartier et amorcé la gentrification redoutée ?
La physionomie du quartier a connu de nombreux bouleversements qui ont façonné sa sociologie et son identité. Longtemps, le Pfaffenthal constituait littéralement la porte d’entrée de la capitale et la population y était dense. Dans le livre Kanner o Kanner (édité par le Syndicat d’intérêts locaux Pfaffenthal-Siechenhof en 2020), on apprend qu’en 1806, seize pour cent des habitants de la ville habitaient dans ce quartier. En 1868, après le démantèlement de la forteresse, ils représentaient encore dix pour cent des citadins. Mais avec le départ de la garnison et l’ouverture de la Montée d’Eich, le quartier se retrouve coupé de la ville et périclite. Les petites entreprises artisanales et commerciales disparaissent, ceux qui ont les moyens rejoignent la Ville haute, les terrains des anciennes fortifications étant devenus plus abordables. Le quartier s’appauvrit. « Les maisons laissées à l’abandon sont devenues insalubres et des gens moins bien lotis ont dû se chercher de nouveaux débouchés, les ‘petits’ métiers, tels que rémouleurs, chiffonniers, colporteurs. » Dans les années 1920, ces maisons ont en grande partie été démolies, « sans mesure de repeuplement et de rénovation ». À l’époque, la chanson populaire de Fritz Weimerskirch décrit l’impuissance des personnes visées : « Kanner o Kanner o quel malheur/Mir mussen aus der Rue des Fleurs/Wei as dat menscheméiglech nur/Mir musse fort vum Théiwesbuer ».
Autre traumatisme, il y a cinquante ans, presque jour pour jour, le 30 mai 1976, le quartier du Pfaffenthal bascule dans l’horreur : Une violente explosion cause trois morts, 25 blessés et une vingtaine de maisons détruites ou très endommagées*. Plus d’une centaine de personnes doivent être relogées, notamment dans l’auberge de jeunesse toute proche. On comprendra plus tard qu’une erreur humaine est à l’origine de la catastrophe : Un chauffeur-livreur venu transvaser 10 000 litres de carburant dans un réservoir, se trompe de conduite et déverse sa cargaison dans une canalisation. En contrebas, l’inévitable se produit.
Après la catastrophe, la Ville de Luxembourg rachète progressivement les maisons devenues inhabitables et repense complètement l’îlot, redessinant le tracé des rues pour organiser les nouvelles constructions autour d’une cour centrale. Dix ans après l’explosion, l’ensemble de logements sociaux Beim Béinchen est inauguré. Trop tard pour que les anciens habitants reviennent s’installer dans le quartier. Une recomposition sociale du quartier s’amorce alors, avec bon nombre d’employés et d’ouvriers communaux. Si l’endiguement de l’insalubrité du quartier est salué, d’aucuns considèrent que l’esprit local s’est affadi avec ces nouveaux habitants qui ne font pas partie du « village ».
« Pour la Ville, la reconstruction a été l’occasion de vider le quartier d’une population à la réputation peu reluisante. Une sorte de nettoyage », estime un habitant. La mauvaise réputation du Pfaffenthal n’a pas été balayée par les aménagements successifs. Se sachant mal aimés et déconsidérés par « ceux d’en haut », les habitants ont préféré ne compter que sur eux-mêmes, s’appuyant sur les réseaux locaux, la débrouillardise voire la roublardise. « C’était vraiment un quartier à part qui n’intéressait pas les autorités. Il a par exemple fallu attendre quinze ans et plus de soixante morts (qui atterrissaient dans les jardins d’en bas) pour que les barrières anti-suicide soient installées sur le Pont Grande-Duchesse Charlotte », se souvient un ancien.
Jusqu’au milieu des années 1990, le « village » traîne une réputation de quartier mal famé, peuplé d’ivrognes bagarreurs, de chômeurs de longue durée prompts à détrousser ceux qui osent s’aventurer dans le coin. « Si on cherchait du travail, il valait mieux ne pas dire qu’on venait du Pfaffenthal », se remémore une dame âgée, qui promène son chien. « Quand je suis arrivé en 1970 rue Laurent Menager : je voyais des gens se bagarrer tout le temps dans les bistrots. Mais ce qui était bien, c'étaient les trois épiceries, le boulanger, le boucher et les cinq cafés à proximité. Mais tout ça est fini », retrace Silvestre Simoes en 2020, dans le livre Kanner o Kanner. « Quand j'étais petit, j’avais un peu peur d'aller de l'autre côté du pont. Il y avait là des gens qui parlaient très fort, qui buvaient beaucoup d’alcool », se souvient Kim. Il a habité dans le quartier jusqu’à son adolescence et y est revenu à l’âge adulte.
Aujourd’hui définitivement désenclavé, le Dällchen comme l’appellent les gens du coin, attire une population plus aisée et attise les convoitises des promoteurs. « Il y a vraiment un avant et un après l’ascenseur », constate Kim. « Avant, nous vivions très isolés. Rejoindre le centre-ville ressemblait à une excursion qui demandait un effort physique. Maintenant, je prends l’ascenseur pour aller acheter du pain. Aucun autre quartier n’est aussi bien desservi vers la ville, le Kirchberg et la gare. » Cependant, il ne parle pas de gentrification : le Pfaffenthal compte le plus grand nombre de logements sociaux de la capitale, la plupart appartenant à la Ville.
Avec 1 380 habitants, le quartier reste relativement peu peuplé, mais les projets immobiliers se multiplient et les prix grimpent, en particulier rue Laurent Menager. Parmi les annonces immobilières, on a repéré un petit appartement d’une chambre à plus de 550 000 euros ou une maison de 140 mètres carrés affichée à 1,4 million. Mais toutes les rues ne se valent pas. Le centre, près de l’ascenseur sur la rive gauche de l’Alzette, abrite des travailleurs immigrés, pour la plupart portugais ou issus des anciennes colonies portugaises. Des familles luxembourgeoises précarisées y vivent depuis plusieurs générations également. Quand on s’éloigne, on trouve des maisons restaurées souvent occupées par des professions libérales et créatives. En face de la gare Pfaffenthal-Roud Bréck, rue Saint Mathieu, les anciens propriétaires laissent progressivement place à des familles plus jeunes et plus aisées : « On voit des plus grosses voitures », appuie Kim. Enfin, dans les nouvelles résidences, notamment quand on remonte le Val des Bons Malades, s’installent surtout des expats travaillant au Kirchberg, dans les institutions européennes, les banques ou les grands cabinets d’avocats. « Mais ça ne va jamais devenir Belair », ironise-t-il.
La vie économique a aussi radicalement changé dans ce quartier qui, dans les années 1950, comptait seize cafés, dix épiceries, trois boucheries et deux boulangeries. Aujourd’hui, on en recense nettement moins. Dans la partie centrale, les restaurants Madeira Stuff et Osada font aussi office de bar, et se remplissent pour la diffusion des matchs de foot. Les autres établissements affichent un ancrage moins local. Ouvert en 2023, le BAC (pour bar à cocktail) attire davantage les noctambules de la ville que les habitants du quartier. « Je cherchais un endroit hors du centre, un peu caché, mais accessible. Un endroit très luxembourgeois parce que je ne sers que des produits fabriqués ici », résume Raph Betti, le propriétaire. À l’arrière de l’Oekozenter, l’Oekosoph vient d’être repris et propose une petite carte bio et saisonnière, idéale pour les bobos à vélo. L’épicerie polonaise fait figure d’exception dans le paysage, mais elle dépanne les habitants du quartier et les touristes. Le projet d’aménagement prévoyait davantage de commerces en rez-de-chaussée, mais ces intentions sont restées lettre morte.
Ces différentes populations se fréquentent peu. « La socialisation passait par l’école, le sport, la musique ou l’église. La fanfare n’existe plus, l’école a fusionné avec celle de Clausen… », constate Kim. Il a été enfant de chœur « parce que mes amis étaient enfants de chœur » et a suivi des cours de solfège, « parce que je ne jouais pas au foot ». Plus que la gentrification, l’idée de voir le quartier se transformer en « dortoir » l’inquiète. « Ce n’est pas très différent que dans d’autres quartiers de la ville », relativise Matthias Schmidt. Cet architecte allemand, membre de Déi Gréng préside le Syndicat d’intérêts locaux Pfaffenthal-Siechenhof (Slips). « On n’est pas un syndicat critique, on préfère travailler avec la ville pour faire avancer les choses », prévient-il. Installé dans le quartier avec sa famille depuis 2013, il ne tarit pas d’éloges sur son évolution. Il cite la récente rénovation du Spidolsgaart, avec une aire de jeux, des tables et des bancs, une fontaine d'eau potable et une sculpture (un peu kitch, de Menny Olinger). Il se félicite aussi de la transformation de la source « Théiwesbuer » en Kneipp-Bad ou des panneaux explicatifs consacrés aux points d’intérêt historiques : autant d’initiatives du Slips, soutenues par la Ville. Le syndicat organise aussi des visites guidées pour valoriser le patrimoine.
« Ce sont souvent des personnes ‘moins autochtones’ qui s’impliquent dans la vie du syndicat. Certaines personnes, par peur, par modestie ou par crainte de subir des réactions au détriment de leur situation sociale, préfèrent s'abstenir », lit-on dans Kanner o Kanner en se demandant si le long enclavement du quartier expliquerait la mentalité « montagnarde » des anciens habitants dont l’auteur apprécie « l'espièglerie, la jovialité et le caractère franc inné ».
Les habitants installés de longue date dans ce qu’ils considèrent am Pays sont les plus critiques à l’égard de l’arrivée de l’ascenseur panoramique, « qui a projeté le quartier d’un coup dans le 21e siècle », selon Sophie, présente depuis plus de vingt ans. « Il y a un monde fou. Ce n’est plus jamais calme », déplore-t-elle. L’afflux de visiteurs, qu’ils débarquent à pied ou par le petit train et le mini-bus touristiques cristallise les tensions, tout comme l’augmentation du trafic automobile et cycliste. « Il y a un grand manque de respect : des gens roulent vite, restent sur leur vélo dans l’ascenseur, se garent n’importe où... Ça devient un quartier de merde », s’emporte Chantal, retraitée de 70 ans. Elle dénonce aussi l’inaction de la Ville quant à l’humidité dans son appartement et les problèmes récurrents d’inondation.
Sophie évoque encore des agressions dans l’ascenseur ou une hausse des cambriolages, une insécurité qu’elle juge importée de la Ville Haute. « Avant personne ne fermait ses portes parce qu’il n’y avait rien à voler. On a perdu cette insouciance en devenant un quartier comme les autres. » Maggy, une autre retraitée, nuance : « Ce que j’aime ici, c’est la grande solidarité entre voisins : si on voit que des volets restent fermés un peu tard, on s’inquiète pour la personne ». L’ascenseur, elle ne le prend pas de peur de rester coincée, « ça arrive souvent ». Les relations de voisinage sont justement en train de changer : « Les nouveaux arrivés ne se mélangent pas, ne participent pas à la vie de quartier, leurs enfants vont dans les écoles internationales, ils parlent anglais, ce que beaucoup d’anciens ne comprennent pas...», regrette Sophie.
Tessy Fritz n’est pas de cet avis. Responsable de l’association Canopée, installée dans l’ancien presbytère, elle trouve au contraire que les nouveaux arrivants participent à ses ateliers et festivals. Des échanges que les artistes en résidence apprécient : « la solidarité et la communication sont plus fortes ici que dans d’autres quartiers.»
En dix ans, le Pfaffenthal a déjà connu de profondes mutations. Les chantiers en cours promettent d’en accélérer encore le rythme. « Beaucoup d’éléments sont immuables car construits dans le périmètre Unesco, mais les projets vont donner encore plus d’élan au quartier », s’enthousiasme l’architecte Matthias Schmidt. Sur la rive droite, en direction de Clausen, le Parc Odendahl constitue le principal espace vert du Pfaffenthal. Il comprend déjà un terrain multisports et des espaces aménagés pour la promenade. En 2020, le Conseil échevinal a validé le projet de réhabilitation des bâtisses le long de la rue Vauban, donnant sur le parc. La maison appelée « Goethehaus » (en souvenir du passage de Goethe en octobre 1792 et des mots dithyrambiques qu’il a écrits sur l’endroit) est intégrée au projet d’extension de l'Auberge de jeunesse, principalement à destination des familles. Presque à côté, un projet privé transforme l’ancienne blanchisserie en logements. À l’autre extrémité du quartier, sur la partie appelée Siechenhof, un nouveau Plan d’aménagement particulier (PAP) est en cours d’élaboration. Longtemps occupée par des cultures maraîchères, la zone apparaît en jaune « habitation » sur le PAG de la Ville. Ces terrains situés en bordure de l’Alzette restent toutefois exposés aux inondations, comme une large partie du quartier, déjà touché par les débordements de la rivière en 2021 et 2025.
Le Pfaffenthal de demain se dessine petit à petit. Alors que les nouveaux arrivants louent le calme, la proximité de la nature et la convivialité, les anciens pensent justement que ces aspects disparaissent. Le 21e siècle n’a pas la même saveur pour tout le monde.