« L’incidence des cas de cancers progresse d’une manière inquiétante », reconnaît face au Land Bassam Janji, chef du groupe de recherche Tumor Immunotherapy and Microenvironment au Luxembourg Institute of Health (LIH). Le constat vaut pour toutes les classes d’âge. Y compris chez les jeunes, voire les très jeunes. « Chaque année, on dénombre entre cinquante et soixante cas de cancers chez les jeunes garçons et un peu plus chez les filles », précise Sophie Couffignac, directrice opérationnelle du Registre national du cancer (RNC), médecin-chef de service au LIH. Environ trois mille personnes sont touchées dans l’ensemble de la population tous les ans. Même si les interpétations statistiques sont rendues difficiles par la petite taille du pays, la situation alarme les spécialistes.
Les causes de ces cancers précoces sont difficiles à définir. « Chez les adultes, ils sont souvent liés à un facteur identifié, comme le tabac, l’alcool ou le surpoids. Pour les enfants, ce n’est pas le cas », souligne Bassam Janji. Les types de cancers précoces évoluent également. Les leucémies, les tumeurs du système nerveux central restent les plus fréquentes, mais les médecins voient arriver chez les jeunes des formes que l’on ne voyait auparavant que chez les adultes, comme celles de la sphère ORL, du tube digestif ou du sein.
Déterminer les causes des cancers pédiatriques est « la question à un million de dollars », reconnaît Bassam Janji. Une question qui relève souvent de la génétique. Difficiles à appréhender, ces prédispositions peuvent aussi être transmise par les parents. L’exposition à une forte dose de rayonnement, à des pesticides, à des polluants (dont les hydrocarbures) ou la prise de médicaments déconseillés pendant la grossesse peut provoquer des anomalies génétiques qui seront léguées aux enfants. « Pour définir l’origine d’une anomalie génétique dans le cadre d’un cancer pédiatrique, il faudrait retracer l’histoire de l’enfant et de ses parents. Mais ce n’est pas toujours facile. Et il est encore plus compliqué de prouver que telle exposition soit la cause certaine de ce cancer », reconnaît Audrey Gustin, responsable scientifique de la Fondation Cancer. « Les effets néfastes de l’amiante, par exemple, sont plus faciles à prouver parce qu’ils sont plus flagrants », avance-t-elle.
La détermination des facteurs environnementaux est un casse-tête pour les scientifiques. Apposer le tampon « cancérigène » sur une substance demande du temps. Il faut des années de recherches sur différents territoires et différentes populations. « Beaucoup d’études poussées sur des substances livrent des données très préoccupantes, mais ce ne sont que des interprétations de corrélations, pas des preuves », dit Bassam Janji. « Or le plus souvent, c’est l’accumulation de plusieurs facteurs sur un temps long qui aboutit à un cancer », ajoute-t-il.
Comme les corrélations, mêmes puissantes, ne font pas office de preuves scientifiques, la réponse en termes de santé publique doit venir d’un autre niveau. « Nous sommes bien d’accord pour dire que beaucoup de ces pesticides sont mauvais pour nous et l’environnement, mais puisque nous ne pouvons pas toujours le prouver, c’est à la politique d’intervenir si elle estime qu’il s’agit d’un sujet de santé publique », souligne Audrey Gustin.
Martine Hansen (CSV), ministre de l’Agriculture et de la Protection des consommateurs, a déjà montré (notamment la semaine dernière dans le Land) qu’elle ne poussera pas la mise en place d’une législation plus stricte en la matière. Dans le même temps, son cousin Christophe Hansen (CSV), commissaire européen à l’Agriculture, a lancé mardi son Plan d’action sur les engrais. Dans un post Instagram, il explique, péremptoire, qu’ils représentent pour les agriculteurs « la différence entre le fait d’avoir une récolte et de ne pas en avoir du tout ». Son plan soutiendra donc financièrement les agriculteurs pour qu’ils achètent ces fertilisants dont les prix ont fortement augmenté, la faute aux tensions géopolitiques internationales.
Christophe Hansen n’évoque pas la présence beaucoup trop importante de cadmium dans les engrais phosphatés, particulièrement ceux de synthèse (moins dans les bios). Ce métal lourd ne se dégrade pas. Il s’accumule dans le sol, puis est absorbé par les plantes avant de se retrouver dans nos assiettes. Or le cadmium est un cancérogène avéré, reconnu avec le plus haut niveau de certitude par le Centre international de recherche sur le cancer. Les plus concernés sont les enfants, compte tenu de leur poids et de leur alimentation (pain, pâtes, biscuits, céréales, pommes de terre…). On soupçonne le cadmium d’être une des causes de l’augmentation des cancers pédiatriques. Les femmes enceintes sont également très vulnérables.
Au Luxembourg, la politique de santé concernant le cancer manque parfois de cohérence. Les deux Plans nationaux cancer (PNC, 2014-2018 et 2020-2026) ont permis de créer des structures importantes comme le Registre national du cancer en 2014 et l’Institut national du cancer en 2015. « Un grand atout de ces plans est aussi d’avoir installé à la même table des personnes qui ne se parlaient jamais, tant le milieu médical est morcelé », explique Sophie Couffignal. Mais le futur est pétri d’incertitudes. Le deuxième PNC (qui a été prolongé à la suite du Covid) s’achèvera cette année en octobre et les spécialistes ne savent toujours pas s’il sera suivi d’un troisième. « Nous ne serions pas contre, parce qu’un plan garantit des financements et des efforts focalisés, mais il existe une bonne dizaine de plans de santé en parallèle et ce sera au gouvernement de faire ses choix », soutient la responsable du Registre national du cancer, qui sait que, « de manière absolument justifiée », d’autres groupes de patients ou des fondations militent aussi pour profiter d’une telle locomotive. « Plutôt que de créer des plans en fonction des maladies, il serait peut-être judicieux de les organiser autour des facteurs de risques, cela fédérerait davantage de patients », soumet-elle.
Contacté par le Land, le ministère de la Santé reste dans le flou et indique que, « comme pour chaque plan national, une évaluation sera réalisée à la fin du deuxième PNC ». En fonction des résultats, « le gouvernement décidera des suites à donner et de l’opportunité d’un troisième plan ».
Le Registre national du cancer est lui aussi un bel outil, mais il souffre de vraies faiblesses systémiques. La principale concerne la récolte des données. Le RNC ne peut compter que sur les sources autorisées par le règlement grand-ducal de 2013, qui a réglé sa création et n’a pas bougé depuis. Or celles-ci ne permettent pas d’intégrer toutes les informations nécessaires à une bonne lecture de la situation sanitaire. La CNS, entre autres, ne figure pas dans la liste. La directrice opérationnelle du RNC donne un exemple : « Il nous manque les informations concernant l’hormonothérapie à la suite d’un cancer du sein. Au Luxembourg, selon le RNC, seule cinquante pour cent des femmes en suivent une. C’est un mauvais chiffre, nous devrions être à 80 ou 90 pour cent. Mais cela s’explique parce que ces hormones sont aussi prescrites par les médecins ou les gynécologues de ville. Puisque ce n’était pas prévu au départ, nous n’avons pas accès à ces ordonnances qui se trouvent à la CNS. Nos chiffres ne représentent donc pas la réalité : Beaucoup de femmes reçoivent certainement le traitement approprié, mais nous ne le savons simplement pas. »
Le manque de données pénalise également la détermination de certains cancers en tant que maladies professionnelles. En 2019, la cheffe de fraction écologiste Josée Lorsché interrogeait déjà le ministre de la Santé, Étienne Schneider (LSAP). Elle arguait que les professions, les conditions de travail et les expositions professionnelles à des agents cancérigènes étaient, elles, intégrées dans les registres des pays nordiques. Le ministre lui avait répondu qu’il n’était « actuellement pas prévu d’inclure les données en question au RNC », mais qu’une telle démarche « pourrait être intéressante ». Depuis, rien.
Certains types de cancers (comme ceux causés par l’amiante ou les hydrocarbures) sont clairement inclus dans le tableau officiel des maladies professionnelles, qui figure dans le Code de la Sécurité sociale et dont la version actuelle n’a pas évolué depuis un arrêté grand-ducal de 2016. Mais d’autres cancers n’y figurent pas. De nombreux pesticides classés cancérigènes (probables ou avérés), comme le glyphosate, ne correspondent à aucune entrée spécifique. Le tableau n’a jamais indiqué, non plus, ce qu’il en était des pesticides organochlorés (comme le DDT). Interdits en Europe depuis les années 1980, ils ont causé d’énormes dégâts, tant pour la population que pour l’environnement.
Si ces informations manquent, c’est qu’une promesse initiale n’a pas été tenue, celle de créer un service national de pseudonymisation qui aurait permis d’agréger au sein d’une même base de données des datas venant de différentes origines. Mais il ne s’est jamais concrétisé. La loi sur la pseudonymisation du 19 décembre 2025 et la future loi de santé publique feront peut-être avancer les choses.
La mission du Registre, telle qu’elle est expliquée dans son rapport Le cancer au Luxembourg – Incidence et mortalité 2014-2021, est de « permettre une compréhension intégrée des trajectoires de soins, de la qualité des traitements et des résultats cliniques ». L’État ne lui donne donc pas les moyens de ses ambitions.
L’évolution du nombre de cancers rend, de toute façon, les médecins et les chercheurs assez fatalistes. « Le monde est tel qu’il est et, malheureusement, il faut s’en contenter », regrette Audrey Gustin. « Le nombre de cas de cancers continuera à augmenter et le mieux que l’on peut faire est de les dépister le plus tôt possible pour les traiter de la meilleure façon », assure la responsable scientifique de la Fondation Cancer. Le ministère indique au Land qu’une stratégie nationale de prévention est en cours de finalisation. Audrey Gustin rappelle que l’UE vient de publier une nouvelle version de son Code européen contre le cancer. Il préconise quatorze mesures pour éviter le plus possible les causes évitables. « Il est destiné aux personnes, mais pour la première fois, cette édition propose aussi quatorze recommandations politiques à l’intention des États. » Elles ne démandent qu’à être lues.
Happy hour pour l’effet cocktail
Une des grandes difficultés rencontrées par les scientifiques pour déterminer les risques causés par les pesticides est l’effet cocktail. « Pris séparément, certains produits peuvent être assez inoffensifs, mais leur association démultiplie parfois considérablement leur toxicité », avance Sophie Couffignal, directrice opérationnelle du Registre national du cancer. Plus le nombre de ces substances qui circulent est grand et plus le risque d’obtenir des combinaison dangereuses augmente. Fin mars, dans une réponse à une question parlementaire de Joëlle Welfring (Déi Gréng), la ministre de l’Agriculture, Martine Hansen (CSV), précisait que 386 produits phytopharmaceutiques contenant une substance active nécessitant une autorisation européenne étaient autorisés au Luxembourg. En 2019, le lobby de l’agro-industrie français (Phytéis) avait fait le calcul : « Pour 300 substances, les combinaisons possibles sont plus nombreuses que le nombre d’atomes dans l’univers (un nombre à plus de 80 chiffres, ndlr). »
Or même des produits qui n’ont jamais été classés cancérigènes sont aujourd’hui reconnus dangereux. Une étude très complète publiée début mai dans la revue Nature Medicine a décelé la signature moléculaire du piclorame, un pesticide classé sans risque, dans des tumeurs colorectales, notamment chez les moins de cinquante ans.
De plus, nous ne sommes pas uniquement confrontés aux pesticides autorisés sur le sol européen. L’ONG Foodwatch vient de tester 64 produits alimentaires importés en Europe. Au sein de cet échantillon, 27 pesticides interdits dans l’UE ont été détectés, dont quatorze qui dépassent les limites maximales autorisées. Les épices (paprika en poudre, piment, cumin) et les thés verts sont particulièrement concernés.
L’accord de libre-échange avec le Mercosur laisse craindre l’arrivée en Europe de produits qui ne respecteront pas la législation européenne. Le Brésil est le plus gros consommateur de pesticides au monde. Les doses de glyphosate autorisées y sont vingt fois supérieures aux normes européennes. Martine Hansen explique au Land être intervenue au niveau européen pour ne pas autoriser les importations de produits non conformes, mais dans les faits, tout ne pourra pas être contrôlé. Ce qu’elle confirme : « Les produits qui arrivent au Cargo Center du Findel sont testés par l’Alva, mais le niveau de contrôle est moins élevé dans les ports d’Anvers ou de Rotterdam, c’est vrai. »