d’Land : Aux yeux des milieux patronaux, Luc Frieden semblait le Premier ministre idéal. J’imagine que le réveil a été brutal ?
Nicolas Buck : Luc Frieden, c’était notre Schäuble, c’était l’ordolibéralisme. Son modèle n’a jamais été Jean-Claude Juncker. Malheureusement, Luc Frieden ne fait plus du Luc Frieden. Il essaie de faire un peu de Bettel, maintenant…
Il a pourtant essayé de « faire du Frieden ». Cela n’a pas duré longtemps…
C’est un cerveau très bien huilé. Mais… comment dire… la communication n’est pas son fort. Je vais être un peu dur. Aujourd’hui, on veut être diverti quand les politiciens parlent. Et Frieden ne fait rire personne. Son mode de communication est trop rigide, trop robotique, trop professoral.
Est-ce que cela se résume vraiment à une question de com’ ? N’est-ce pas plutôt l’agenda politique qui n’est pas passé auprès de la population ?
On s’est trompé de problème. On n’avait pas besoin de libéraliser le droit du travail luxembourgeois. Les horaires d’ouverture des magasins ? Les conventions collectives ? Pourquoi ouvrir ces débats qui n’amènent rien ? C’était une sorte d’hallucination. Et tout ça pour arriver un an plus tard à une manifestation de 25 000 personnes…
La « modernisation » du droit du travail, les accords d’entreprise sans syndicats, c’étaient pourtant les grands chevaux de bataille de l’UEL [Union des entreprises luxembourgeoises] sous Michel Reckinger…
Cela fait 25 ans qu’on en parle… Mais ce n’est pas le grand sujet de notre économie. Celle-ci tourne autour des services financiers, et dans une moindre mesure de la technologie et de l’industrie. Il me semble que l’UEL a été prise dans un engrenage. L’accord de coalition restait encore relativement feutré sur le droit du travail. Mais on s’est retrouvé avec une erreur de casting au ministère du Travail, avec Georges Mischo qui a commencé à faire du zèle. Et puis la faute cardinale, c’était de remettre en cause la représentativité des syndicats. C’est comme si, moi en tant que capitaliste, on remettait en question mon droit de propriété. Pour le coup, ce n’était vraiment pas malin. Le Luxembourg d’aujourd’hui n’est pas le Royaume-Uni de 1979.
La désignation de Marc Lauer à la présidence de l’UEL [qu’il reprendra en octobre] officialise-t-elle un revirement stratégique ?
Avec Michel Reckinger, c’était l’artisanat, issu des corporations, protégeant son marché. Là, ce sera le capital financier et l’industrie, donc des secteurs tournés vers l’international et qui, je l’espère, seront moins dans la confrontation permanente. Le grand problème des présidents de l’UEL, c’est qu’ils se retrouvent face à des professionnels de la politique et des professionnels du syndicalisme. Il serait peut-être temps de mettre en avant un administrateur délégué plutôt qu’un président. Le meilleur qu’on a eu à ce poste, c’est Jean-Jacques Rommes.
Lorsque vous présidiez l’UEL, vous étiez, vous aussi, dans une logique de la confrontation, voire de la provoc’.
Oui, mais j’ai été sauvé par le Covid ! La pandémie m’a permis de renouer avec les syndicats et Dan Kersch. Mais les ponts n’avaient jamais été coupés. J’avais toujours entretenu de bons liens avec les syndicats, et j’allais régulièrement déjeuner avec les responsables syndicaux et le ministre du Travail. J’ai également essayé de comprendre le mouvement syndical. Dans la salle de réunion de l’OGBL, il y a une énorme photo de la grève de 1973. Tout est dit. Il faut s’intéresser à cette histoire, c’est une forme de respect.
L’OGBL et le LCGB menacent aujourd’hui de maintenir leur mobilisation « jusqu’en octobre 2028 ». Comment analysez-vous ce positionnement ?
Ce sont eux l’opposition aujourd’hui, et non le LSAP ou les Verts, qui ne pèsent pas sur le débat public. Nora Back et Patrick Dury ont eu leur grande manif ; ils sont entrés dans l’histoire du syndicalisme luxembourgeois. L’erreur au niveau patronal, c’était d’afficher une antipathie pour « ces gens-là ». On peut être en désaccord fondamental avec les idées des syndicats, mais il ne faut pas en faire une bête noire. Il ne faut pas non plus être naïf et penser que les syndicalistes vont comprendre les vues du capital ou se soucier du triple A. Chacun est dans son rôle. On doit se respecter. Et il est parfois même permis de s’apprécier. Cela s’appelle les partenaires sociaux.
Justement, quel regard portez-vous sur le modèle tripartite ?
Il n’y aurait pas de Tripartite s’il n’y avait pas d’indexation des salaires, voilà mon intime conviction. Dire que la tripartite est un instrument de crise, comme le fait le Premier ministre, c’est faux. Prenez la grande pandémie du Covid : Le gouvernement invitait les partenaires sociaux à un café cordial, et c’était tout. On veut aujourd’hui que les partenaires sociaux se mettent d’accord sur le constat économique. C’est peine perdue ! Les syndicats et le patronat vont évidemment avoir des lectures complètement différentes. Non, le but est beaucoup plus simple : faire baisser les prix de l’essence, du gaz et de l’électricité en faisant intervenir l’État pour repousser les prochaines tranches indiciaires.
Le patronat a-t-il toujours un intérêt à la Tripartite ?
Luc Frieden ne veut surtout pas de Tripartite, il l’a souvent dit. Mais pour les représentants patronaux et syndicaux, la Tripartite, c’est le grand moment. C’est l’instance où, avec le gouvernement, nous pouvons décider. Pour nous, c’est essentiel pour atténuer le mécanisme de l’index. Des décisions politiques peuvent être prises à la Tripartite que le gouvernement, seul, ne pourrait jamais faire voter au Parlement. Mais à mes yeux, la Tripartite n’est pas le bon instrument pour parler des systèmes sociaux et encore moins des retraites. On ne peut tout simplement pas demander aux syndicats, qui comptent des milliers de pensionnés parmi leurs membres, d’accepter un recul. Ce serait contre-nature, tout simplement. Le pauvre Mars Di Bartolomeo doit regretter d’avoir fait voter l’article sur l’ajustement des retraites en 2012. Ce mécanisme [supposé freiner l’ajustement des retraites, dès que les dépenses dépassaient les cotisations, ndlr] a sauté aux Sozialronnen de l’été dernier. Quel gâchis.
Pour une Fédération des artisans, la question de l’index est bien plus sensible que pour une ABBL. Un directeur de banque peut même se réjouir d’une tranche indiciaire, il gagnera quelques centaines d’euros de plus à la fin du mois…
Pour le secteur bancaire, des taux d’intérêt plus élevés [que durant la décennie 2012-2022, ndlr.] sont plus importants que l’indexation des salaires. Je vais peut-être vous étonner, mais je suis favorable au mécanisme de l’indexation. Il garantit une forme de stabilité démocratique. On le voit dans les autres pays : Ce sentiment d’érosion du pouvoir d’achat est destructeur pour la démocratie. N’oublions pas que la promesse de la démocratie libérale, c’est le salut sur terre et non au ciel. Cela dit, si deux ou trois tranches s’accumulent en quinze mois, cela pose évidemment un problème important.
Dans une récente interview au Wort, Michel Wurth souligne une fonction importante de la Tripartite : Celle d’intégrer les salariés frontaliers et les entreprises internationales, dont les intérêts sont marginalisés par le système politique luxembourgeois.
On peut analyser la démocratie parlementaire luxembourgeoise selon la théorie du « rent seeking ». Ce sont clairement les Luxembourgeois, les pensionnés, et surtout la fonction publique qui ont mis la main sur le budget de l’État ; et ils se soucient très peu des autres parties prenantes. Michel Wurth a donc raison : la Tripartite représente également les autres. Mais la CGFP siège, elle aussi, à la table. Nous nous retrouvons donc de nouveau dans une situation de blocage. De toute façon, les solutions aux problèmes structurels qu’affrontent nos systèmes sociaux, et surtout notre système des retraites, devront être politiques. Elles auront besoin d’une forte légitimité démocratique. Sur ces questions, la démocratie libérale doit atteindre l’âge adulte et s’affranchir de la tutelle des corps intermédiaires. Et puis n’oublions pas qu’aussi bien les syndicats que le capital ont, pour différentes raisons, longtemps regardé avec une certaine méfiance cet étrange animal qu’est la démocratie libérale.
Le gouvernement veut maintenir coûte que coûte sa grande réforme fiscale, dont le price tag annuel avoisine le milliard d’euros. Les baisses d’impôts d’aujourd’hui seront-elles l’austérité de demain ?
Cette réforme, ce n’est pas sérieux. Et je ne comprends pas que Luc Frieden laisse faire. Son fonds de commerce devrait être la solvabilité de l’État. Et de l’autre côté, il laisse Xavier Bettel et les libéraux rouvrir le débat sur le salaire minimum…
En amont de la Tripartite, la CGFP revendique une « réduction d’impôts temporaire » ainsi que l’ajustement intégral du barème d’imposition à l’inflation.
N’attendons pas des syndicats qu’ils se soucient de la soutenabilité des finances publiques. Ce n’est pas leur sujet. La CGFP est le syndicat des employés de la fonction publique. Son seul intérêt, c’est de capter une partie de la plus-value générée.
L’État central continue à recruter : Depuis 2016, le coût des traitements de la fonction publique a plus que doublé.
Le capital a besoin d’un État fort, d’un acteur qui joue le rôle d’arbitre du marché. Maintenant, l’État au Luxembourg est bien plus qu’un arbitre, il est acteur du marché et influence le résultat du match. Le pays a besoin du triple A pour son modèle économique. Nous sommes petits, entourés de voisins « méchants » qui n’attendent que de nous dévorer. Il est donc nécessaire que l’État puisse attirer des têtes bien faites. Alors oui, il y a une dérive au niveau de l’évolution de la masse salariale de l’État mais on ne peut pas tout avoir. Je préfère avoir une très bonne fonction publique ; même si elle coûte cher.
Et le risque d’une « qatarisation », évoqué par Patrick Dury ?
It’s too late. On ne va pas passer notre temps à discuter de problèmes qui sont en fait insolubles. L’écart entre le privé et le public va rester... Jusqu’au moment où l’État n’aura plus les moyens.
Ce moment n’est-il pas en train de se profiler ? La croissance est amorphe depuis 2022, l’emploi stagne, le chômage est en hausse. Le Luxembourg est-il en train de se « normaliser » ?
Nous sommes arrivés à un point d’inflexion. On ne reviendra plus aux taux de croissance de l’emploi qu’on a connus dans les années 2000-2010. Le pays va se rendre compte que la croissance avait quand même du bon.
Les lobbys patronaux se plaignent souvent du « fardeau réglementaire ». Or, pour la place financière luxembourgeoise, c’est tant mieux, non ? Cela fait plus de services à facturer pour les Big Four et des entreprises comme la vôtre ?
Nous sommes un centre de compétences dans l’interprétation réglementaire et le packaging de produits financiers. C’est notre fonds de commerce. Il faut donc que les gens qui passent par le Luxembourg se sentent en sécurité.
CV
Issu de la bourgeoisie locale (et italienne, du côté maternel), Nicolas Buck commence sa carrière dans l’industrie. En 1995, il reprend l’imprimerie familiale (Victor Buck), crée un nouveau site à Leudelange et décroche un contrat avec Nokia, qui devient vite son principal client. Or, en 2008, la multinationale finlandaise délocalise son usine de Bochum vers la Roumanie. Dans la foulée, elle résilie son contrat avec l’imprimerie luxembourgeoise. La firme créée en 1852 entre en crise. Elle ferme définitivement en 2009 ; 90 salariés sont licenciés. Un échec industriel contrebalancé par une réussite dans les technologies. Car en parallèle à l’imprimerie, l’héritier avait monté Victor Buck Services, société spécialisée dans le traitement de données financières, qu’il revend en 2012 au Groupe Post. En 2016, Nicolas Buck se réinvente comme représentant patronal, prenant la présidence de la Fédération des industriels (Fedil). Au printemps 2019, il succède à Michel Wurth comme président de l’Union des entreprises luxembourgeoises (UEL). Son style décomplexé et ses sorties iconoclastes créaient régulièrement le buzz. Son passage à l’UEL sera toutefois de courte durée. Fin 2020, Nicolas Buck démissionne de la présidence. Il réside aujourd’hui entre le Luxembourg et l’Angleterre. Il co-dirige Palana Services (ex-Seqvoia), une PME qui propose des services de « compliance » et de « reporting » à l’industrie des fonds.