Interview avec le ministre de l’Économie, Franz Fayot (LSAP), sur l’impôt Corona, la liberté de parole ministérielle et les oligarques russes

« Fabrique à idées »

Franz Fayot au ministère de la Coopération, ce mardi matin
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 09.04.2021

d’Land : Quand vous étiez député de la majorité, vous n’hésitiez pas à jeter des pavés dans la mare. Depuis que vous êtes ministre, on n’entend plus de telles sorties programmatiques sur la fiscalité ou la concentration foncière. Le politicien s’est-il dissout dans la fonction ministérielle ? Était-ce le prix à payer ?

Franz Fayot : En tant que ministre, on n’a plus cette liberté de parole du député, et a fortiori du président de parti. Et puis il y a le carcan du programme gouvernemental, même si celui-ci permet un certain nombre de choses, notamment en matière fiscale. Tout ceci a effectivement une incidence sur mon positionnement sur certains sujets. Mais cela ne veut pas dire que j’ai renié mes positions. Il y a un temps pour chaque chose. Ces sujets importants vont revenir durant la campagne électorale de 2023, et c’est alors que je vais réaffirmer mes positions.

Le vice-Premier ministre, Dan Kersch (LSAP), a rempli le vide stratégique laissé par la démission d’Étienne Schneider. De sorties polarisantes, il ne se prive pas. Que pense le ministre de l’Économie que vous êtes d’un « impôt Corona » ?

Le vice-Premier ministre est dans son rôle quand il lance des idées politiques dans le cadre d’un congrès de parti. Qu’il soit par la suite critiqué, c’est également dans l’ordre des choses, c’est même logique. Il y aura une grande discussion dans l’après Covid-19 sur la répartition des richesses, sur la fiscalité et sur comment la dette des États sera remboursée. Je suis convaincu que ce seront les sujets des prochaines élections.

Excusez-moi de vous reposer la question, mais êtes-vous en faveur d’un tel « impôt Corona » ou non ?

C’est une discussion compliquée. On l’a vu à la suite de la proposition de Dan Kersch : il est très difficile de désigner les vainqueurs de cette crise. Je pense qu’il faut être prudent avec une telle mesure. Je sais qu’elle a été formulée une première fois par Guy Heintz, ancien directeur de l’Administration des contributions directes, dans une interview il y a quelques mois. Un peu dans l’idée : à époque exceptionnelle, mesures exceptionnelles ; avec l’impôt sur les bénéfices de guerre comme référence. Pour ma part, je pense qu’on peut discuter de ces choses. Même si, de manière générale, il faut un peu dépassionner les sujets de fiscalité. Il faudra être très prudent à ne pas toucher les entreprises qui auront été agiles, innovatrices et qui, pour certaines, auront contribué aux efforts contre la Covid-19. C’est donc une discussion qu’on peut avoir…

… Mais cette discussion n’a-t-elle pas été menée en amont au sein du LSAP ? Votre option préférentielle n’était-ce pas un nouvel impôt sur la fortune ?

La grande discussion à mener est celle du déséquilibre entre l’imposition des revenus du travail et l’imposition d’autres revenus, plus errants, de la fortune. Notre système fiscal n’est pas équitable, et il faudra le rééquilibrer. Mais à ce stade, il ne faut pas se perdre dans des discussions qui sont invariablement techniques et toujours très émotionnelles. Au sein du LSAP, notre position sur le système fiscal se précise en vue des prochaines élections. Cela se passe dans des groupes de travail où siègent des militants LSAP qui sont par ailleurs économistes, fiscalistes, juristes. Cet effort de réflexion sera présenté en temps utile.

Quelle est la chose qui vous a le plus surprise à votre arrivée au ministère en février 2020 ? À part le Covid, évidemment…

Je connaissais un peu le ministère à travers la présidence de la commission de l’Économie à la Chambre des députés. Mais ce qui m’a vraiment surpris c’est son énorme diversité, du space aux affaires maritimes, en passant par l’industrie, l’innovation, la digitalisation, la logistique, la propriété intellectuelle... C’est donc très, très vaste. La maîtrise de tous ces sujets requiert une énorme implication dans les dossiers. La Covid-19 a eu cet avantage de me permettre de vraiment me consacrer à l’étude des dossiers. Si j’avais suivi mon planning de voyage prévu, cela aurait été plus difficile...

N’était-ce pas naïf de monter tout seul sur cet énorme paquebot ? Surtout que vous affichiez une autre vision politique, plus durable et soucieuse du climat. N’avez-vous jamais regretté de ne pas vous être entouré de quelques fonctionnaires politiques ?

Non, jamais. La plupart des principaux fonctionnaires en place, je les connaissais. Je reste convaincu que ce n’est pas la bonne méthode – et ce n’est d’ailleurs pas la tradition luxembourgeoise – que de s’installer dans un ministère avec un cabinet politique, en remplaçant tout le monde, un par un.

C’est pourtant ce que Dan Kersch a fait au ministère du Travail.

C’est un choix, mais ce n’est pas ma méthode de travail. Ma méthode de travail, c’est d’observer ce qui se passe, puis de faire des changements si nécessaire. Si on donne un cap clair en tant que ministre – ce qui dans mon cas était d’arriver, jusqu’à la fin de la législature, à une économie plus durable et plus résiliente – il faut que les équipes suivent. Je crois que les gens en place ont cette capacité. Pour le reste, j’ai fait un certain nombre d’ajustements.

En janvier, vous avez publié un nouvel organigramme du ministère. Le point le plus frappant de ce remaniement était probablement que Patrick Nickels, le « Monsieur Industrie » (et « Monsieur Fage ») du ministère, a été placé de la DG Industrie à la DG Promotion du commerce extérieur. Ce reshuffle a-t-il créé des tensions au-sein du ministère ?

Non. Cette mesure je l’ai prise dans le cadre d’une réorganisation plus vaste consistant surtout à rapprocher la DG Industrie de la DG Innovation et Digitalisation. Lors de toutes mes visites d’entreprises, je vois que l’économie devient de plus en plus numérique et verte. Le remaniement était donc une simple mesure d’efficacité, d’alignement des politiques. Je voulais rassembler sous une même direction ces deux DG, avec une personne en charge. Ce n’est donc pas un désaveu d’un fonctionnaire, par ailleurs très méritant, et ce n’est certainement pas une sanction politique.

En novembre, vous avez créé « Luxembourg Stratégie » une cellule chargée de réfléchir sur les « méga-tendances ». Pour la diriger, vous avez nommé Serge Allegrezza, un social-démocrate pikettyen duquel vous semblez proche idéologiquement. Quel rôle aura-t-il à jouer ?

C’est un interlocuteur que j’estime parce qu’il a cette vue macro sur l’économie. C’est aussi quelqu’un qui lit énormément et qui apporte un autre regard, donc la personne idéale pour diriger « Luxembourg Stratégie », un peu sur le modèle de « France Stratégie ». Il ne fera donc pas des arbitrages mais sera précieux pour alimenter le soft power du ministère de réflexions stratégiques, notamment sur le PIB du bien-être. Cela se situe dans la tradition du ministère de l’Économie comme fabrique d’idées.

En 2018, vous regrettiez vis-à-vis du Quotidien que le ressort de l’Économie ait imprimé une image trop libérale au LSAP. Connaissant les Sachzwänge, peut-on échapper à cette filiation libérale Poos-Goebbels-Krecké-Schneider ?

Oui je pense que c’est possible. Très loin de moi l’idée de vouloir critiquer le style de mes prédécesseurs, mais je crois qu’on peut donner une autre orientation à cette fonction. Je suis conscient de ce que j’ai dit il y a quelques années. C’est en connaissance de cause que j’ai accepté ce poste. Justement parce qu’à ce moment de notre développement économique, il me semblait intéressant d’être le ministre d’une économie en transition, plus résiliente et durable, moins orientée sur la shareholder-value. Un ministre qui défend aussi l’intérêt des salariés et de leurs familles. On l’a vu durant la crise. Par l’instrument du chômage partiel, nous avons réussi à préserver autant le tissu économique que l’emploi.

Le coup de génie de votre prédécesseur Étienne Schneider, c’est d’avoir lancé des gimmicks qui ont frappé l’imaginaire comme le space mining ou le rapport Rifkin.

C’étaient des coups assez médiatiques, mais ni Rifkin ni le space mining n’étaient de simples gimmicks. Le space est un secteur économique qui se développe très bien. Quant à Rifkin, vous y trouvez tous les éléments de cette économie durable, plus efficace sur le plan énergétique et très axée sur les nouvelles technologies. D’ailleurs avec quelques pistes plus collectivistes qui devront encore être creusées. Moi, je me vois plutôt comme quelqu’un qui fait avancer toutes ces idées de manière transversale dans la pratique. Ce n’est peut-être pas toujours très tangible sur le plan médiatique, mais c’est un travail de fond mené dans tous les domaines. Par ailleurs, si l’occasion se présente, je n’exclus pas de lancer une nouvelle diversification économique ou une nouvelle réflexion publique dans le cadre de Luxembourg Stratégie par exemple. Mais je crois qu’en ces temps-ci, ce n’est pas la priorité. Il faut consolider, stabiliser et tirer les leçons de la crise du Covid-19 afin de remplir de vie cet agenda de résilience et de durabilité.

Parlons un moment de la Chine. Etienne Schneider s’était empressé à signer la « Belt and Road Initiative » et alors qu’il était ministre de l’Énergie, Encevo SA s’était ouverte au capital chinois. Or, l’été dernier, quand Huawei voulait livrer son matériel 5G à la Poste, les pressions de Washington et de Bruxelles se sont avérées énormes. Quelle est votre politique chinoise ? Peut-on encore ouvrir grandes les portes à Pékin, notamment en ce qui concerne les infrastructures stratégiques ?

Il est évident que, par rapport à la Chine, on est entré dans une nouvelle phase géopolitique. Il y a la guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis, mais il y a aussi une autre maturité de réflexion sur la stratégie chinoise. Les tensions que vous décrivez, et qui émanent tant du côté américain qu’européen, reflètent cette prise de conscience. Il faudra peut-être faire un peu plus attention à ce qu’on fait avec nos partenaires chinois dans certains axes stratégiques, dont la 5G. Mais la Chine reste un partenaire pour le Luxembourg. Des banques chinoises sont implantées ici, China Southern Power Grid détient une participation minoritaire dans Encevo, Huawei travaille déjà aujourd’hui avec la Poste et d’autres opérateurs. Je crois qu’il n’y a pas de raison d’interrompre cette coopération, mais il ne faut pas être naïf. Il faut être lucide par rapport aux visées qui sont celles d’une Chine contemporaine.

Huawei n’a pas dû être content de voir annulé en dernière minute son deal avec la Poste. Vous avez toujours maintenu ne pas avoir exercé de pressions sur la Poste, alors que vous les ressentiez de la part de Washington et de Bruxelles.

Je ne suis évidemment pas intervenu directement auprès de la Poste. D’ailleurs ce n’est pas dans mes attributions légales. Pour choisir les équipements technologiques, les dirigeants de Post Group prennent des décisions de manière tout à fait autonome. Mais, ils ne sont par ailleurs pas dans un vacuum. La Poste est une entreprise qui est alignée avec les politiques luxembourgeoises.

Entre Jean Asselborn, d’un côté, et les ministres de l’Économie et des Finances, de l’autre, il y a une sorte de division du travail. L’un appelle au respect des droits de l’homme en Chine, en Russie, ou en Israël-Palestine, les autres y font des missions économiques pour essayer d’attirer du business. Cette tension entre l’économique et les droits de l’homme comment l’abordez-vous ?

Vous êtes bien sévère avec le Luxembourg… Tous les autres pays font la même chose. On peut voir le monde en noir et blanc, mais alors on ne fait plus grand chose, ou alors juste du droit-de-l’hommisme. C’est évidemment plus complexe que cela…

… Parlons d’un cas plus concret : la Russie. Jeannot Krecké et Etienne Schneider se sont montrés proactifs pour inciter des oligarques à structurer leur patrimoine via le Luxembourg. Quand on amène de tels capitaux dans un tout petit pays, ce n’est pas sans risques.

Le débat est vaste. Il est un fait que nous avons une place financière qui attire un certain nombre de ces acteurs. Je suis très loin de faire une politique proactive envers de tels investisseurs… je ne trouve pas ça très intéressant. Comme par rapport à la Chine, l’Europe est arrivée à un moment de repositionnement stratégique avec la Russie. Après l’affaire Navalny et les tendances anti-démocratiques – pour le dire gentiment – d’un Vladimir Poutine, il me semble que l’acceptation d’oligarques russes est aujourd’hui encore moins grande que jadis. Pour le reste, je suis un grand défenseur du devoir de vigilance des entreprises multinationales en matière de droits de l’homme…

En 2016, alors que vous étiez député, vous plaidiez pourtant pour un level-playing field en la matière, et contre une loi luxembourgeoise…

Je suis conscient que le level-playing field est souvent une manière de bloquer des choses. Mais en l’occurrence, ce n’est absolument pas mon intention. Il faut être réaliste, et ne pas voter une loi luxembourgeoise sommaire ou symbolique. Il faut être efficace, et pour être efficace, il faut un texte européen suivi d’une transposition nationale ambitieuse..

Bernard Thomas
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