Musique classique

Accents de chez nous

d'Lëtzebuerger Land du 09.04.2021

Le disque Luxembourg Contemporary Music Vol. 1 est un digest éclectique d’œuvres de la plume d’une poignée de compositeurs contemporains de chez nous. On ne s’y embarrasse pas de scrupules d’homogénéité, en mêlant allègrement les genres dans une alternance heureuse de pièces d’inspirations variées et aux fragrances aussi capiteuses qu’inédites. Les valeurs sûres qu’incarnent Pütz, Sanavia et Wiltgen y voisinent avec des étoiles montantes comme Boumans et Zelianko. Autant de créateurs emblématiques d’aujourd’hui et d’ici, capables de traiter avec un égal talent le savant et le divertissant. Avec, comme unique élément fédérateur de ce florilège, la qualité musicale, et, comme seul souci, celui de ne pas ennuyer.

L’Hispano-luxembourgeois Ivan Boumans, le cadet du groupe, ouvre la ronde. Basée sur quatre thèmes mélodico-rythmiques, qui, à la manière des chromosomes lors du processus de division cellulaire, subissent quantité de métamorphoses combinatoires lors de différentes phases, Meiosis (2012) fait appel à une créativité qui entend marier biologie et musique. De style néo-tonal, l’œuvre s’apparente formellement à une espèce de tema con variazioni et s’impose par la souplesse rythmique et un raffinement harmonique qui ne sont pas sans rappeler le Dutilleux de Métaboles. La séduction immédiate qu’exerce cette pièce laisse deviner plutôt que percevoir son élaboration souvent complexe.

Dédiée à la mort de son beau-père, grand mélomane devant l’Éternel, Moods (in Memoriam Robert Weiler) (2013) de l’Eschois Marco Pütz recourt à un langage élaboré composé d’intervalles tendus (triton, septième majeure), de clusters modaux ou de superpositions d’accords à la limite de l’atonalité. L’opus, de facture tripartite, n’en demeure pas moins ennemi de tout intellectualisme, dans la mesure où, cousu de motifs simples et concis, il réussit à capter l’empathie de l’auditeur, surtout dans le sommet émotionnel de la composition qu’est l’Adagio-adieu final, thrène bouleversant de douleur et de sensibilité à fleur de peau.

Au milieu des tribulations du langage musical de notre époque, Jeannot Sanavia poursuit son petit bonhomme de chemin dans le cadre d’un parcours singulier qui l’a conduit du saxophone à la composition en passant par la contrebasse. Inspirée d’une fresque de Sonia Delaunay illustrant la fascination pour le progrès technique, Hélice (2014-2015) est une page d’apparence et d’exécution relativement simples. Mais il ne faut pas s’y tromper : Sanavia abhorre le laisser-aller, et sa (relative) simplicité n’est jamais simpliste, comme l’attestent une motricité digne d’un Prokofiev qui, à force d’alternance entre plages planantes et épisodes répétitifs éminemment dynamiques, estampille l’agitation de cette page, sans doute l’une des plus convaincantes de l’album, ne fût-ce que par l’effet proprement hypnotisant qu’elle produit à cause même de son caractère répétitif. Cette œuvre pour orchestre symphonique a tout d’un habile et effronté pied-de-nez à la somme de tous les traits, tics, tocs, acrobaties, effets de manche et modes de jeu dont les thuriféraires de l’avant-garde ont fait - et continuent de faire - le surabondant emploi que l’on sait.

La Sonata delle Farfalle pour orchestre de chambre (2017) de Tatsiana Zelianko, la native de Biélorussie qui a opté pour le Grand-Duché comme patrie d’élection, est l’histoire d’une reviviscence, en ce qu’elle narre, transposée sur le plan musical, les différentes phases de la métempsychose d’un merveilleux insecte menacé de disparition : de la chenille, via la chrysalide, au papillon, et du trépas de celui-ci à sa vivifiante renaissance. La pièce crée une suite d’ambiances contrastées, dont le caractère individuel résulte autant des idées nettement déterminées et fortement découpées qui y sont mises à contribution que du coloris propre aux petites formations auxquelles la compositrice fait appel au cours des quatre mouvements que comprend la partition. Procédant d’une conception aussi radicale qu’originale, l’inspiration est d’une unité telle qu’aucune rupture profonde, aucune solution de continuité n’apparaît entre les différents épisodes.

Avec Orbital Resonances (2018), traduction sonore d’un phénomène de mécanique céleste, Roland Wiltgen signe une musique qui n’a pas honte de la tradition, qui revendique la tonalité tout en synthétisant plusieurs styles pour n’en former qu’un, et qui, à l’image de l’événement astronomique évoqué, mélange splendeur, délicatesse et harmonie cosmique. Gageons que nous avons affaire avec ce morceau captivant non seulement à un maillon essentiel qui clôture avec brio cette première gravure consacrée à la musique luxembourgeoise contemporaine, mais encore à une œuvre majeure, à marquer d’une pierre blanche, au sein de l’itinéraire artistique du compositeur differdangeois.

Il va sans dire que toutes ces premières mondiales sont défendues par Christoph König et ses Solistes Européens, Luxembourg, avec l’intelligence, la maestria, la finesse et la sensibilité qui s’imposent pour leur rendre pleinement justice. Mal interprétées, ces œuvres seraient difficilement supportables. Telles qu’on les entend ici, elles ont tout pour séduire, tant les protagonistes livrent une interprétation particulièrement riche et étonnamment fraîche, nous invitant à les suivre sur le chemin d’une liberté qui ne cherche jamais à occulter la personnalité de chacun des auteurs sélectionnés.

Luxembourg Contemporary Music Vol. 1 Enregistrements réalisés au Grand Auditorium de la Philharmonie Luxembourg entre 2012 et 2018. Signée Maurice Barnich, la prise de son est de fort bon aloi, assurant une bonne présence et une localisation précise des différents pupitres. Minutage : 70’16’’. Éditeurs : Marco Battistella et Clémence Fabre. Texte d’accompagnement trilingue (anglais-allemand-français), rédigé par les compositeurs. Naxos, 8.579059

José Voss
© 2021 d’Lëtzebuerger Land