L’anglais prend de plus en plus de place dans le quotidien du Luxembourg.
Une chance ou une menace pour les autres langues ?

In English, please

d'Lëtzebuerger Land vom 16.04.2021

Recensement « Puis-je travailler au Luxembourg alors que je ne parle pas anglais ? » La question est posée sur un site de recrutement qui s’emploie à y répondre en langage très marketing : « S’insérer sur ce marché international en étant exclusivement francophone est en effet possible, FAB Careers vous présente quelques conseils pour multiplier vos chances d’y parvenir. » Parmi ces conseils, il y a celui d’améliorer son niveau d’anglais… Une recommandation tautologique qui pointe l’importance de l’anglais dans le monde professionnel au Luxembourg. Une importance récente et qui va croissant au fil des élargissements de l’Union européenne et surtout du développement du secteur financier.

Ainsi, au fur et à mesure des études (citées par Fernand Fehlen et Andreas Heinz dans un article de Forum en 2017), la place de l’anglais croît de manière « irrésistible ». Dans une enquête de 1983, à peine cinq pour cent des répondants parlaient, sept pour cent écrivaient et neuf pour cent lisaient l’anglais au travail. Les auteurs remarquent aussi le doublement de l’anglais comme troisième langue parlée entre 1997 et 2008. Plus récemment, lors du recensement de 2011, deux questions concernant les langues ont été posées pour la première fois. Les résultats montrent que la langue principale (une seule réponse autorisée) parlée par les résidents était le luxembourgeois (55,8 pour cent), suivi du portugais (15,7 pour cent), du français (12,1 pour cent) et, à un niveau beaucoup plus faible, de l’allemand (3,1 pour cent), et de l’italien (2,9 pour cent). 10 018 personnes ont déclaré que l’anglais était leur langue principale (soit 2,1 pour cent). Mais en élargissant la question à « Quelle(s) langue(s) parlez-vous régulièrement ? », 21 pour cent des répondants disent parler régulièrement l’anglais. C’est toujours bien moins que le luxembourgeois (70,5 pour cent), le français (55,7 pour cent) ou l’allemand (30,6 pour cent), mais plus que le portugais (vingt pour cent).

Le recensement 2021, qui devrait avoir lieu en juin, éclairera sur la situation actuelle, mais on peut déjà constater que ces données sont renforcées par l’enquête sur les forces de travail du Statec (6 000 personnes interrogées en 2019) : 53 pour cent des résidents interrogés parlent luxembourgeois à la maison, 32 pour cent parlent français et 19 pour cent parlent le portugais. L’anglais n’arrive qu’en quatrième position. Au travail, la situation change : la langue française domine avec un taux de 78 pour cent, mais l’anglais arrive ensuite (51 pour cent) et précède le luxembourgeois (48 pour cent). Il y a cependant une grande disparité entre les secteurs d’activité. Ainsi, l’anglais prévaut dans les secteurs de la finance et de l’assurance, où 82 pour cent des travailleurs l’utilisent, mais est très peu présent dans la construction (où quatorze pour cent l’emploient). Une situation qui s’explique notamment par le niveau d’éducation : « les langues luxembourgeoises et allemandes sont plus présentes dans les occupations nécessitant un niveau de formation moyen, alors que l’anglais se retrouve surtout dans les postes à niveau scolaire plus élevé », souligne le Statec.

Triomphe On constate une dynamique où l’anglais s’impose de plus en plus, y compris hors du secteur financier, à l’université (où une grande partie des masters sont donnés en anglais), à l’hôpital ou dans le monde culturel, par exemple. « L’anglais domine dans les échanges au détriment du français et de l’allemand », note le sociologue Fernand Fehlen face au Land. Il décrit : « Les élites nationales se détournent du français pour l’anglais. Certes, le français reste la langue véhiculaire du Luxembourg, mais le luxembourgeois est devenu – malgré et aussi à cause du nombre croissant d’étrangers – la langue d’intégration et le vecteur de promotion sociale des enfants issus de l’immigration. » C’est une tendance observée partout en Europe où l’on assiste au développement d’un bilinguisme entre la langue nationale et l’anglais. « Le triomphe actuel de l’anglais peut être considéré comme une menace pour les autres ‘grandes’ langues nationales, mais aussi comme une chance pour les langues régionales. On peut parler de revernacularisation des langues nationales, c’est-à-dire de la perte de leur fonction de lingua franca et de leur tendance à se replier dans la sphère privée. C’est une chose admise dans les pays dont la langue n’est utilisée que nationalement comme les pays scandinaves ou les Pays-Bas », précise-t-il. Cette évolution est difficile à projeter sur le Luxembourg, « il est difficilement imaginable qu’on ne parle plus que le luxembourgeois et l’anglais. Le français sera toujours présent, ne fut-ce qu’à cause des textes de lois et de l’indispensable main d’œuvre frontalière. »

Stratégie de l’offre Sans réduire l’école à n’être qu’une réponse aux exigences du marché de l’emploi, l’Éducation nationale a dû repenser son fonctionnement pour prendre en compte les réalités sociolinguistiques d’une société luxembourgeoise profondément modifiée. L’image traditionnelle du système éducatif luxembourgeois affichait l’anglais comme la « première langue étrangère » de l’enseignement, l’allemand et le français étant considérés, avec le luxembourgeois, comme les langues nationales à maîtriser par tous. Aujourd’hui, l’école luxembourgeoise reste attachée à une compétence linguistique nationale trilingue, mais elle s’avère de plus en plus défaillante et inégalitaire. Longtemps, la seule issue pour ne pas se confronter aux exigences trilingues était de passer par des écoles internationales – en grande partie privées et payantes – hors du système luxembourgeois. Plutôt que de réformer l’enseignement des langues, le ministère de l’Éducation nationale a choisi une politique de l’offre avec la création d’un certain nombre de programmes de niche qui renforcent l’enseignement de l’anglais. L’offre s’est considérablement étoffée avec l’accès au baccalauréat international en anglais à l’Athénée de Luxembourg et au Lycée de Garçons d’Esch-sur-Alzette, des classes anglophones primaires et secondaires au sein du Lycée Michel Lucius et les écoles publiques (donc gratuites) internationales qui fonctionnent selon les programmes, les critères de promotion et les grilles horaires du système des écoles européennes (et agréés comme tels). Toutes ces classes mise ensemble comptent 2 076 élèves qui fréquentent un enseignement public anglophone cette année scolaire, un chiffre qui a doublé depuis 2017.

« L’Éducation nationale s’attache depuis des années à élargir, à diversifier et à flexibiliser son offre scolaire. Notre priorité est de proposer un système éducatif public dans lequel chaque élève a une chance de réussir, indépendamment de la langue parlée à la maison », s’enthousiasmait le ministre Claude Meisch (DP) lors de la présentation de la future école européenne publique à Mersch (École Internationale Mersch Anne Beffort). Ce sera, à la rentrée de septembre 2021, la cinquième école du genre après Differdange/Esch-sur-Alzette, Mondorf-les-Bains, Junglinster et Clervaux. Elle fonctionnera sur le même modèle, en trois sections linguistiques : français, anglais ou allemand. Le luxembourgeois sera obligatoire pour tous de la première année de primaire jusqu’à la troisième année de secondaire.

Ces quatre écoles existantes totalisent 2 450 élèves toutes sections confondues en 2020-2021 (ils n’étaient que 1 500 l’année passée), ce qui confirme que l’offre européenne publique répond à un réel besoin. « Si l’on constate que le nombre de places dans l’école n’est pas suffisant, cela constituera un véritable message pour la classe politique et il s’agira de poursuivre la diversification de l’offre scolaire et de mettre en place d’autres écoles », ajoutait Claude Meisch. Une sixième école européenne publique est annoncée pour la rentrée 2022 à Luxembourg.

Un défi de taille puisque, dans la capitale, la moitié des enfants de l’école primaire ne fréquentent pas l’école communale. La ville compte plus de 70 pour cent d’habitants étrangers. Parmi eux, nombreux sont les expatriés qualifiés, à haut pouvoir d’achat.

Le marché s’est adapté à cette population : plusieurs médias ont vu le jour en anlais (Delano, RTL Today, Lux Times ou des émissions en anglais sur 100,7), City, le magazine officiel de la Ville de Luxembourg a choisi l’anglais plutôt que l’allemand à côté du français, les publicités sont sous-titrées en anglais dans les cinémas, du personnel anglophone est recruté dans les commerces et restaurants... Une situation que d’aucuns voudraient voir officialisée jusque dans la loi. Ainsi, en 2019, la pétition 1 414 visait à ajouter l’anglais dans la loi linguistique de 1984, pour qu’il soit pris en compte comme langue administrative. L’appel (rédigé en luxembourgeois !) n’a reçu que 1 365 signatures et n’a donc pas fait l’objet d’un débat parlementaire. Mais les communications, y compris celles du gouvernement, parlent de plus en plus souvent des « quatre langues du pays ». Un débat similaire a lieu actuellement en Suisse où l’anglais permet de ne pas choisir (ou favoriser) une des communautés linguistiques, mais le pays se demande s’il est bénéfique ou néfaste à la cohésion nationale.

Le multilinguisme comme langue nationale

L’analyse des offres d’emploi parues dans le Luxemburger Wort depuis
35 ans donne un point de vue empirique sur l’usage des langues dans le monde du travail et son évolution. C’est l’étude qu’Isabelle Pigeron-Piroth et Fernand Fehlen ont menée et dont la dernière actualisation vient d’être publiée, cinq ans après la précédente mise à jour. Leur corpus repose sur 8 340 offres d’emploi parues dans le quotidien depuis 1984, date choisie symboliquement par rapport à la loi linguistique (510 annonces ont été analysées sur 2019). Tout en considérant le journal comme une référence en matière d’offres d’emploi, le auteurs nuancent d’emblée, « avec le développement des recrutements en ligne, les annonces publiées dans ce journal sont de moins en moins représentatives de l’ensemble de l’économie et se concentrent de plus en plus sur le créneau public et local du marché de l’emploi. » Lors d’une précédente édition de l’étude (2014), les annonces parues sur le site
jobs.lu avaient aussi été analysées et près de neuf annonces sur dix faisaient référence à l’anglais (en le demandant, en le souhaitant ou en l’utilisant pour rédiger l’annonce). « Il n’est pas nécessaire de répéter l’analyse sur le site de recrutement, tellement la prépondérance de l’anglais est marquée », estime Fehlen.

Cette précaution apportée, l’étude détaille que, en 2019, près de la moitié des annonces (48,4 pour cent) demandent une connaissance de trois langues (presque toujours le français, le luxembourgeois et l’allemand). Un chiffre en hausse continue depuis les débuts de l’étude (qui concernait
37 pour cent des annonces en 2009 et 42 pour cent en 2014). Cela s’explique par l’évolution démographique du pays : Par le passé, il n’était pas nécessaire de préciser la connaissance des langues du pays qui allait de soi dans un pays historiquement trilingue alors qu’aujourd’hui ces compétences ne peuvent plus être sous-entendues. C’est dans les secteurs « protégés » de l’administration publique, de l’enseignement, de l’énergie, de l’action sociale ou de la santé que le personnel trilingue est le plus recherché. Cependant, le commerce ou l’horeca demandent également un personnel multilingue pour satisfaire les attentes de la clientèle, mais n’offre pas forcément des salaires assez attractifs pour voir cette demande satisfaite. « Le pragmatisme typique du Luxembourg s’applique aussi à ces aspects : les entreprises affinent leur recrutement face aux réalités du marché du travail et font en sorte d’avoir des équipes homogènes qui pourront communiquer entre elles ».

Autre constat de l’étude, le français était la langue la plus demandée dans les offres d’emploi, 76,3 pour cent des annonces en demandant explicitement la connaissance (qu’il soit associé ou non à une autre langue). Vient ensuite l’allemand, suivi de près par le luxembourgeois (pour 68,2 pour cent et 67,3 pour cent des annonces). Le luxembourgeois connaît une forte progression comme langue demandée entre 2014 et 2019, passant de 50,3 pour cent des annonces en 2014 à 67,3 pour cent en 2019.

Dans une approche bourdieusienne des compétences linguistiques, Fernand Fehlen estime face au Land que « le capital linguistique luxembourgeois est d’autant plus valorisé par ceux qui manquent de capital académique ». Autrement dit, ce sont les personnes qui ont le moins de qualifications scolaires qui ont intérêt à valoriser leurs connaissances linguistiques. Il note une segmentation de l’emploi à travers trois types de marchés du travail aux pratiques linguistiques très variables. Le marché global, avec des recrutements à l’échelle européenne voire mondiale (fonctionnaires européens, cadres du secteur financier ou des entreprises internationales), valorise l’anglais qui y est indispensable. Le marché local (ou régional puisque transfrontalier) concernant le commerce, les services ou la construction voit le français comme langue principale. Au sein de ce marché local, un secteur peut être considéré comme « protégé » par des conditions d’accès restrictives quant à l’usage des langues. « La demande du luxembourgeois joue le rôle de filtre qui limite l’accès à ces emplois, et offre aux locuteurs du luxembourgeois une certaine protection vis-à-vis de la concurrence que représentent les salariés étrangers parfois plus diplômés », soulignent finalement les auteurs.

France Clarinval
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