Cinéma

La belle et les bêtes

d'Lëtzebuerger Land vom 16.03.2018

Eros et Thanatos dans un seul corps. Celui de Bertrand (Gaspard Ulliel), s’éloignant et se rapprochant des autres, inlassablement. Après avoir observé son amant-client succomber à une crise cardiaque, il lui dérobe sa nouvelle pièce de théâtre. Succès. Argent. Tournée provinciale. Avance sur nouveau manuscrit. Alors qu’il se rend au chalet des parents de sa compagne (Julia Roy) pour écrire, dit-il, il rencontre Eva (Isabelle Huppert) qui, surprise dans la baignoire, l’assomme. Mais il a compris. Elle aussi, elle se vend, elle aussi, elle s’invente. Fasciné, il enquille les Paris-Annecy, raconte à son éditeur (Richard Berry) et à sa petite amie ce que chacun veut entendre. Rien n’est moins littérature que ce désir, cette attraction qui, rapidement, se vit comme une reconnaissance, presque des retrouvailles. Eva, qui brode de grandes aventures autour d’un mari en prison et Bertrand, imposteur professionnel, se seraient trouvés, autour d’un éclat saillant de fragment de discours amoureux.

C’est là le postulat de départ d’Eva, le nouveau long-métrage du prolifique Benoît Jacquot, qui met en scène Isabelle Huppert. Ou bien, à l’image des personnages, peut-être est-ce l’inverse ? Adapté du roman de James Hadley Chase, publié en France en 1947 dans la célèbre collection Série Noire des éditions Gallimard, l’histoire avait déjà fait l’objet d’une mise à l’écran par Joseph Losey en 1962, avec Jeanne Moreau. Ici, l’exotisme italien est remplacé par la menace de la montagne, mais aussi la dualité entre l’apparent calme de la région et la réputation trépidante de la ville. Benoît Jacquot installe patiemment son décor, construit le personnage de Bertrand autour de ces deux entités. Très vite, les codes du thriller psychologique se mettent en place, autour du silence, des ambiances surannées de l’hôtel, du casino. Mais tout aussi rapidement, la froideur de l’ensemble éloigne tout intérêt du spectateur pour l’intrigue. Si l’on accepte de ne pas saisir les motivations des personnages, leurs mimiques et réflexes redondants ne suffisent pas à construire le propos : un visage mystérieux, même celui d’Isabelle Huppert, n’a jamais fait un film. L’érotisme latent, qui fonctionne uniquement sur la suggestion des corps, prend un coup de raideur avec la mise en scène peu impliquée du cinéaste, pourtant rompu à l’exercice. Ici, il préfère utiliser des ralentis grotesques, des silences hors de propos ou encore, et on aura moins de facilité à lui pardonner, des personnages purement fonctionnels et superficiels. Si l’image manque cruellement d’audace, préférant se cantonner à des effets de style, c’est en effet dans la narration que l’on se rend compte de l’artificialité de la proposition vue par Jacquot et son co-scénariste Gilles Taurand. À part une incursion pourtant intéressante dans le mensonge d’Eva, qui l’humanise un minimum, le scénario semble n’être qu’un prétexte pour suivre la belle Huppert manipulée et manipulatrice, sans autres motivations. Le désir dont le film se nourissait au début n’apparaît alors que comme celui d’un cinéaste pour son actrice : pourquoi pas, mais il faut dans se cas susciter celui du spectateur ! Marylène Andrin-Grotz

Footnote

Marylène Andrin-Grotz
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