Dix ans du trou à rats

d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2026

« L’ambiance d’un bar dépend de la personne qui le gère », assure René Penning, directeur de la Kulturfabrik. Le Ratelach, bistrot de la KuFa s’est imprégné, à l’occasion de son dixième anniversaire, de la personnalité de Julia Robin. Le CV de la jeune femme, origines italiennes et branche d’olivier tatouée dans le cou, est arrivé sous la forme d’une bouteille. À l’intérieur, une bière artisanale née d’une collaboration entre un torréfacteur et un brasseur nancéiens et, à l’extérieur, une candidature déposée le dernier jour possible. Deux mois plus tard, la nouvelle gérante du Ratelach, (« trou à rats »), parle déjà du lieu comme d’une évidence : « J’ai l’impression que les astres étaient alignés ! » Elle a su convaincre René Penning qui recherchait des personnes capables, outre le service des boissons, de porter les valeurs du lieu et de s’intéresser à la programmation artistique.

Depuis son ouverture en 2016, le Ratelach revendique une identité difficile à classer. « Plus qu’un bar, c’est un lieu de vie », affirme Julia. Il y a dix ans, la cour de la Kulturfabrik n’était encore qu’un parking gris où les visiteurs se garaient avant les représentations. Peu à peu, elle est devenue plus conviviale avec l’ajout de plantes, d’un nouvel éclairage ou de graffitis artistiques. Le Ratelach apparaît aujourd’hui comme une extension naturelle du centre culturel, un endroit où prolonger les soirées avant ou après les spectacles. Pour le public, évidemment, mais aussi pour les artistes : « Certains projets sont nés de rencontres au Ratelach », s’enthousiasme la nouvelle responsable. On y vient pour boire une bière mais aussi pour écrire, lire, discuter pendant des heures ou réparer son vélo… Julia imagine déjà des ateliers participatifs, des blinds tests animés par le public : des événements hybrides qui brouillent la frontière entre consommation et participation. « Créer une ambiance, choisir la lumière, la musique, les produits que l’on sert, tout ça relève presque de l’art car la teneur des débats diffère selon la lumière ou le volume sonore », estime la jeune femme. Ancienne responsable dans plusieurs bars d’un réseau brassicole français, Julia insiste sur l’expérience collective : « Le but, c’est que les gens passent un bon moment ». Derrière le comptoir, cela se traduit par une nouvelle carte avec, notamment, un twist de margarita au bissap, une infusion d’hibiscus, ou encore des mocktails fruités servis dans des verres à l’esthétique particulièrement soignée.

Malgré les évolutions, le lieu conserve quelque chose de fidèle à l’esprit de la Kulturfabrik. René Penning rappelle que l’institution culturelle est née dans les années 1980 d’une occupation alternative, sans impulsion politique initiale, et qu’elle reste aujourd’hui l’un des rares espaces culturels luxembourgeois à revendiquer une indépendance idéologique forte. Le Ratelach s’inscrit dans cette continuité. « Pour nous, les dix ans du Ratelach font partie d’une histoire plus longue : celle des quarante ans de la Kulturfabrik ». Cette continuité se lit aussi dans le public. Le bar attire autant des habitués de la scène culturelle que des personnes venues « juste » boire un verre. Certaines découvrent ensuite un concert ou une exposition presque par hasard. « Les centres culturels peuvent impressionner, le Ratelach désacralise un peu cet accès », reconnaît Julia. René Penning acquiesce : « Beaucoup de visiteurs fréquentent le bar sans forcément connaître la programmation du lieu, avant d’y entrer progressivement, de fil en aiguille ».

Si le Covid a bouleversé les programmations culturelles, la KuFa lui doit une transformation réussie. Contraint par les restrictions sanitaires, le bistrot a investi l’extérieur et propose une version estivale : le Summer Bar. D’après les deux responsables, les moments marquants du Ratelach ne prennent pas la forme d’événements spectaculaires. Ce sont plutôt des rencontres, des artistes en résidence qui se retrouvent chaque soir sur la terrasse, des groupes d’amis qui se sont connus au bar et continuent de s’y retrouver chaque semaine, un écrivain qui vient travailler des heures devant une bière différente à chaque visite... Des travaux de rénovation devraient obliger la Kulturfabrik à quitter temporairement le site à partir de 2027 et l’équipe cherche déjà un lieu alternatif pour maintenir ses activités avant un retour annoncé quelques années plus tard. À voir ce qui naîtra de cette nouvelle contrainte.

Quant au nom, il continue de faire sourire. « Je suis un peu déçue qu’il n’y ait pas de vrais rats », plaisante Julia, désormais surnommée « Maître Splinter » par l’équipe. Quelques petits rongeurs dessinés sur les murs suffisent finalement à rappeler l’origine du lieu… et peut-être aussi sa philosophie : discrète, marginale juste ce qu’il faut, mais parfaitement installée dans les interstices de la ville.

Yolène Le Bras
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