Roumanie

Un passé qui ne veut pas passer

d'Lëtzebuerger Land vom 03.01.2020

C’est un morceau d’histoire inscrit dans la pierre. Les murs de la caserne militaire de Tirgoviste, ville située au sud-est de la Roumanie, sont encore troués par les balles qui ont transpercé le corps du dictateur Nicolae Ceausescu et celui de son épouse Elena le jour de Noël 1989. Leur procès fut sommaire, et leur exécution rapide reste controversée. Même le procureur militaire du procès, le général Dan Voinea, a été surpris par le verdict. « J’étais à Bucarest lorsqu’on m’a demandé de me rendre à Tîrgoviste en tant que procureur dans le procès des Ceausescu, se souvient-il. J’ai accepté d’emblée, c’était un moment historique. Je suis parti en pensant qu’il s’agirait d’un véritable procès. J’ai présenté mon réquisitoire devant le juge conformément au code pénal militaire. Nicolae Ceausescu et sa femme Elena ont été déclarés coupables de génocide et de crimes contre l’humanité. J’ai requis la peine de mort, comme le veut le code pénal militaire. Mais le procès aurait dû continuer. J’ai compris que quelque chose ne tournait pas rond quand je me suis aperçu que le ministère de la Défense avait décidé de les exécuter dans l’heure. »

Trente après la chute d’une des dictatures communistes les plus dures, les Roumains peinent encore à tourner la page de leur passé. Contrairement aux révolutions de velours qui ont fait tomber comme des dominos les régimes communistes en Europe centrale et orientale, la révolution roumaine a fait couler

le sang. Ce n’est que le 29 novembre 2019 que la Haute cour de cassation et de justice a ouvert un procès contre les principaux acteurs des événements qui ont secoué la Roumanie il y a trente ans. Ion Iliescu, l’apparatchik qui avait pris le contrôle du pays avec l’appui du deuxième échelon du Parti et de la Securitate, la police politique du régime, est officiellement accusé de crimes contre l’humanité. Même chef d’accusation contre son lieutenant de l’époque, un certain Gelu Voican Voiculescu, qui allait coordonner dans l’ombre les décisions du nouveau pouvoir. « Ce procès était une commande politique même s’il est scandaleux que la révolution roumaine qui nous a offert la liberté ait été utilisée comme un moyen dans la lutte entre les partis, affirme-t-il. Nous sommes l’objet d’une vengeance et ce procès est une honte. »

Pourtant la question se pose : qui va payer pour les 862 victimes de la révolution roumaine ? Il s’agit des gens qui ont été fusillés dans les rues de Bucarest après la fuite du couple Ceausescu. La thèse officielle évoque des « terroristes » qui voulaient ramener le Conducator au pouvoir. Mais personne ne les a vus et ils n’ont jamais été rattrapés. Aujourd’hui l’ancien président Ion Iliescu, âgé de 89 ans, est accusé d’avoir orchestré des opérations militaires pour se présenter comme le représentant d’une révolution spontanée. Les historiens n’ont jamais été d’accord sur les événements troubles de décembre 1989, mais aujourd’hui c’est aux procureurs et aux juges de faire la lumière sur ces événements.

Trente après la révolution, le général Dan Voinea a encore le sentiment d’avoir été trompé lors du procès des Ceausescu. Pendant plusieurs années il a mené une enquête pour rétablir la vérité sur les dérapages d’une révolution ratée. Le procureur militaire avait approché de trop près les hauts dignitaires de l’époque et ils l’ont mis à la retraite en 2008. « Un État criminel ne reconnaît jamais ses crimes, explique-t-il. Les victimes gênent l’État et l’État ne veut pas leur rendre ce qu’il leur a pris. Il leur a pris leur liberté, leurs biens et une partie de leur vie. Ce sont des choses qui sont toujours d’actualité pour les victimes même si elles ne le sont plus pour les représentants de l’État. C’est pourquoi nous devons aller vers elles. »

Mais les victimes sont loin d’avoir retrouvé la paix. Le 23 décembre 1989, Dan Dorin Duta, un Bucarestois âgé de 37 ans, était parti travailler mais n’est jamais revenu chez lui. À la télévision, on n’arrêtait pas de parler de terroristes qui voulaient confisquer la révolution et tiraient à tout hasard. Son épouse, Eugenia Duta, était partie à sa recherche et a fait le tour des morgues de Bucarest. Elle ne l’avait retrouvé que le lendemain. « Son corps se trouvait dans la salle des ‘Corps non-identifiés’, se souvient-elle, les larmes aux yeux. On lui avait tout volé, il n’y avait plus rien dans ses poches, même pas sa carte d’identité. »

Le 29 novembre 2019, Eugenia Duta s’était présentée devant la Haute cour de cassation et de justice où elle avait été appelée en tant que partie civile dans le procès de la révolution. « On m’a demandé de fixer un montant pour être dédommagée, explique-t-elle. Mais comment évaluer la douleur d’avoir perdu un mari et de vivre trente ans en pensant à lui ? Comment évaluer la douleur de ma fille qui avait à l’époque deux ans et demi ? Ce procès ne m’apporte rien, c’est comme un couteau que l’on remue dans une plaie encore ouverte. » De son mari il ne reste qu’une tombe au cimetière des héros de la révolution et une photo qu’elle garde dans son sac. « On nous a menti, déclare-t-elle. Ce procès n’a pas de fin et je le ressens comme une humiliation. Nous vivons dans un vieux mensonge que j’entends depuis trente ans. » Une génération après la chute du communisme, les Roumains peinent à tourner la page d’un passé qui ne veut pas passer.

Mirel Bran
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