Divine ou la larme de la prison

Le regard de l'autre

d'Lëtzebuerger Land du 19.12.2002

L'authentique joie, le véritable bonheur des danseurs détenus ou professionnels lors des applaudissements enthousiastes d'une foule déchaînée après la première publique de Divine …ou la larme de la prison, chorégraphie de Philippe Talard sur des textes de Jean Genêt, samedi soir au Centre pénitentiaire de Schrassig, suffisent-ils pour tomber dans des éloges illimités sur le présumé humanisme du projet? Comment le juger? Sur le plan artistique? En lui attribuant une note entre un et dix sur l'échelle de la philanthropie ou des bonus sur le permis à point direct pour le ciel? En faisant faire un audit sur la rentabilité de l'investissement (16 500 euros à charge de l'État)? Difficile.

Au plus tard une fois que les spots s'étaient éteints, que le cliquetis des trousseaux de clés des pions avaient raccompagné les détenus dans leurs cellules, c'en était terminé de la magie pour eux. Les autres danseurs et le public pour leur part remontaient dans leurs berlines allemandes pour aller manger dans une brasserie chic de la capitale ou alentour. Le véritable malaise se situe là: comme si les bourgeois avaient joué à se faire peur un soir en allant côtoyer ceux pour lesquels ils ont fait construire les prisons et écrire des lois répressives: «les voyous» qui ont «fait une bêtise» (Talard). On ne saura pas quelle fut cette «bêtise» pour laquelle ils purgent des peines plus ou moins longues en enfermement. Et c'est sans importance, ils sont tous derrière les mêmes murs.

L'obscénité est dans le regard des autres. Et on se sentait obscène d'être accouru en masse pour voir le spectacle, les uns pour son côté «mondain» - Lydie Polfer, la ministre, était assise en reine de la soirée au beau milieu de la première rangée -, les autres par pur voyeurisme ou goût de l'événementiel. La minorité seulement étaient des aficionados de danse contemporaine ou des éducateurs et autres travailleurs sociaux qui fréquentent le milieu au quotidien et essayent de le rendre un peu plus humain, un peu moins aliénant. Là où Divine avait offert trois mois d'entraînement exceptionnels et trois représentations extraordinaires à huit personnes choisies plus ou moins au hasard - une sorte de Star-Academy derrière les barreaux -, d'autres, notamment Paca Rimbau, essayent de faire une offre pour tous et qui s'inscrive dans la durée. C'est moins glamour et moins star-system, mais nettement plus humaniste. Lorsqu'elle avait invité quelques membres de la presse à assister à la première du spectacle de son atelier théâtral, nous avons été averti en dernière minute que finalement, ce ne serait pas possible «pour des raisons de sécurité».

Lutter pour un système carcéral plus juste et plus humain, ce n'est pas mettre quelques toilettes Dixi et des gradins dans une salle pour un soir, mais faire en sorte que plus aucun mineur ne se retrouve à Schrassig, que plus aucun(e) toxicomane ou sans-papiers en attente d'expulsion ne s'y suicident. «Quand la voix méprisante du commandant tonne / Et qu'il nous regarde sans vraiment nous voir / Nous nous formons alors, tous en colonne / Pour tout ce que nous commande notre devoir (...) Ce travail inhumain est toute notre vie / Notre obéissance nous permet notre pain...» a écrit un des détenus, Pierre. Lui et Johan dansaient sur ce texte samedi, mais le public en liesse ne semblait pas écouter. Par contre, il explosait d'excitation durant le quatuor d'athlètes aux torses musclés sautant les murs sur les percussions dynamiques de Michel Mootz, inspirés des Tambours du Bronx.

Dans tout le spectacle, Philippe Talard semblait confondre athlétisme et grâce, sentimentalité et kitsch (Ave Maria, West Side Story...). Ses danseurs et danseuses se retrouvaient toujours en couple, l'éternelle question qui démange étant visiblement celle de la reconquête de la confiance dans l'autre. Dans quelques scènes toutefois, la chorégraphie fonctionnait: des scènes de groupes par exemple, lorsque toutes les femmes étaient assises sur leurs chaises, devant, et que les hommes rôdaient derrière elles et devant le mur formant l'unique élément du décor.

Reste la question de la performance: que les danseurs soient «professionnels» ou «amateurs» est sans aucune espèce d'importance. Si Dogma a si bien marché, c'est parce que le cinéma avait besoin d'authenticité. Le débat autour des diplômes d'un entraîneur de football ou d'un danseur de prison est tellement ringard. Mais faire miroiter un meilleur avenir à un détenu lors de sa libération sous prétexte qu'il aurait participé à un spectacle de danse de Philippe Talard relève tout simplement de l'imposture. Et c'est là que le projet sonne tellement faux.

 

 

 

 

 

 

josée hansen
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