Super League VS Champions League

Le putsch qui a fait pschitt

d'Lëtzebuerger Land du 30.04.2021

Les Anglais ont coulé l’Union européenne, du moins dans sa composition ancienne, mais ils ont sauvé la Ligue des champions, et l’on ne discutera pas si le mérite en revient aux supporteurs ou à Johnson. La Super League, annoncée de nuit, n’a guère vécu au-delà du petit matin, dès lors que tels clubs de l’île lui ont tourné le dos. Les Bayern et PSG avaient eu le bon flair, les représailles annoncées par l’UEFA ont fait le reste. Ce qui ne veut pas dire que l’affaire soit définitivement réglée, ni la Super League enterrée. On ne baisser pas si vite les bras quand des millions ou milliards sont en jeu, et puis, les mêmes causes produisant les mêmes effets, on reprendra la même guéguerre, ou alors l’UEFA cédera toujours un peu plus, comme elle vient de le faire déjà pour la Ligue des champions, remodelée pour 2024.

Si le projet de la Super League était passée, on aurait été tenté de faire le constat que le foot, c’était foutu. Le football tel que nous l’aimons, bien ramponné déjà, qui n’a pas besoin d’autres assauts financiers (nombreux et lourds depuis longtemps). De l’intérieur, c’est tout aussi désolant, on s’y met de même pour le ruiner, notamment par des changements peu réfléchis des lois du jeu (tiens, on peut encore employer ce terme). L’arbitrage vidéo a du bon quand il s’agit de voir si un but est marqué, un joueur hors-jeu, mais lui non plus n’aide pas à se retrouver dans la confusion des fautes de mains. On n’en dira pas plus. On ajoutera seulement qu’on ne peut que trouver absurde l’attente infligée aux assistants, juges de touche de jadis, avant de signaler un hors-jeu évident et condamnable.

Ah oui, le VAR a été introduit pour plus de justice, que l’on disait indispensable face à l’énorme enjeu des matchs aujourd’hui. L’argument a été le même pour la création de la Super League : l’argent, le football de plus en plus entre les mains ou les dents des finances. Et les Agnelli et Perez, présidents richissimes de clubs endettés (il en est d’autres), pas question de leur reprocher de cacher leurs intentions. Ils les clament haut et fort. Pour le premier, le football n’est plus un jeu mais un secteur industriel, et le second argumente joliment avec l’image de la pyramide : plus la pluie tombe en haut, plus ça dégouline en bas, il restera toujours des miettes à ramasser.

C’est drôle, mais ça ne doit pas étonner. Ces hommes connaissent leur époque et le credo économique dominant. Ils sont partisans de la théorie du ruissellement du néolibéralisme : tout pour les riches, ça profitera à tout le monde. Ce que cela vaut pour l’économie, regardons les écarts qui se creusent. Dans notre propos, disons que c’est totalement, et de façon quasi criminelle, méconnaître (ou plus justement abolir) la spécificité du sport. On aura vite fait fi de sa légendaire et glorieuse incertitude. Les clubs seront assurés des rentrées d’argent, pour payer au-delà de toute logique leurs stars. À condition bien sûr de trouver toujours des benêts prêts à payer pour de tels jeux du cirque, pas sûr si le pain vient à manquer.

Deux dangers (pour reprendre Julien Gracq employant le terme pour évoquer la paire de l’ordre et du désordre) menacent le monde aujourd’hui. Le regard d’Arsène Wenger les a identifiés dans notre affaire : « L’Angleterre a voté le Brexit pour contrôler sa destinée. Et ils détruisent la Premier League » (il dénonçait ainsi les six clubs anglais partie prenante du putsch). Traduisons : il y a la cupidité d’un néolibéralisme effréné, il y a en face l’exacerbation nationale, voire nationaliste. Et la menace du président de l’UEFA pour les équipes nationales a eu son impact, sur les supporteurs, sur les hommes politiques (Macron a très vite réagi lui aussi, il n’y aurait plus eu d’équipe de France). Les deux forces, cette fois-ci, étaient opposées, se sont heurtées, et l’une a pour le moins réussi à contenir l’autre. Pour combien de temps ? N’oublions pas que les deux dangers continuent à exister.

P.-S. La Super League existe au basket, elle a pour nom Turkish Airlines EuroLeague. Elle a son siège à Barcelone, mais la société (de droit luxembourgeois) qui la gère, contrôlée par ECA, Euroleague Properties SA, réside au 60, Grand-rue. Comme quoi il y a plus d’une façon de se placer sur la carte du sport européen.

Lucien Kayser
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