Cinémasteak

Je t’aime, moi non plus

d'Lëtzebuerger Land vom 30.04.2021

De la plèbe romaine qui peuple les toiles de Caravage aux sous-prolétaires d’Ossessione (1943) de Visconti et d’Accattone (1961) de Pasolini, des marginaux sont arrachés à l’oubli pour apparaître au centre de la cité. Tout juste sorti de taule, Loulou, avec ses cheveux longs et sa veste en cuir noire, est un de ceux-là. Nous sommes dans un film de Maurice Pialat qui porte son nom (Loulou, 1980) et qui fut réalisé au terme de la présidence de Giscard D’Estaing. À l’heure où celui-ci vante les mérites de la « société libérale avancée », Loulou (Gérard Depardieu) et ses affidés représentent une sous-culture sur le point de disparaître. Celle des loubards, avec leurs tatouages au bras, qui vivent au jour le jour et se livrent épisodiquement à des bagarres et à des larcins. Les bistros sont leurs repères nocturnes où ils consomment, jusqu’à l’aube, femmes et alcool... Mais la chasse aux chômeurs aura raison de leur insouciance et de leur convivialité. Pour Loulou et ses amis, la fête est finie.

Nelly La véritable protagoniste de l’histoire, c’est en fait Nelly, admirablement interprétée par Isabelle Huppert, juste avant que celle-ci ne rejoigne Michael Cimino pour le tournage de Heaven’s Gate (1980). Deux hommes se la disputent dans le long-métrage de Pialat. Mariée à André (Guy Marchand), elle rompt brutalement avec ce dernier pour s’encanailler auprès de Loulou, dont elle aime l’animalité, la bonhomie, la légèreté. Soit tout ce que André n’est pas, lui qui est si sérieux, si casanier, si possessif... Mais l’inverse est vrai également : Loulou ne travaillant pas, il est incapable de fournir la moindre assurance matérielle à Nelly, contrairement à André qui dispose d’un grand appartement dans les beaux quartiers de Paris. C’est donc Nelly qui a charge de tout régler : les nuits à l’hôtel tout d’abord, puis le loyer et les factures de leur premier appartement... Cette opposition sociale est relayée par une succession d’oppositions : physique, entre le petit (André) et le géant (Depardieu), le laid et le beau, le frêle et le costaud. Mais aussi opposition culturelle, entre la vie immédiate et la vie médiatisée : Loulou se nourrit exclusivement de relations sociales sans recourir à la médiation des arts, tandis que André se cultive, fait de la musique et fréquente des expositions de peinture, quitte à se couper du monde extérieur.

Une catharsis inversée Dans cette histoire aussi cruelle qu’attachante, l’avantage tourne initialement à la faveur de Loulou. Mais avec le temps, le conformisme de classe semble l’emporter et Nelly doute de plus en plus. Jusqu’à ce que Loulou finisse à son tour expulsé de cette relation, comme il le sera demain par une société en pleine mutation néolibérale. Écrit par Arlette Langmann, la compagne de Pialat, le scénario a une forte dimension autobiographique. Ce n’est pas la première fois que le couple s’inspire de leur passion tumultueuse pour réaliser ensemble un film. C’était le cas déjà pour Nous ne vieillirons pas ensemble (1972). Le cinéma sert ici d’exutoire. En prenant André pour alter ego, Pialat projette ses propres failles à l’écran pour tenter de soigner sa jalousie compulsive. Ainsi l’identification à un personnage n’a t-elle pas seulement un intérêt pour le public. Elle peut aussi revêtir une utilité concrète, voire thérapeutique, pour l’auteur lui-même.

Loulou (France, 1979), vostang, 110’, sera présenté le dimanche 2 mai à 20h, Cinémathèque de Luxembourg

Loïc Millot
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