L’université adapte sa formation à l’évolution du centre financier, notamment à la problématique digitale, pour mieux coller aux besoins

Le bon bout de la lorgnette

Zsofia Kräussl
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 07.05.2021

À l’image de la « Place » locale, la formation financière prend le virage de la digitalisation. L’Université intègre un parcours Digital Transformation in Finance dans son Master in Finance and Economics. Le développement semble anecdotique. Il révèle en fait les initiatives de fond opérées depuis plus de deux ans afin de revoir une formation financière qui a avancé pendant près de vingt ans sur les mauvais rails. Et alors que l’initiative est aujourd’hui pilotée par une institution publique, alors qu’elle est née en partenariat avec les lobbys financiers, elle ne semble jamais avoir été aussi proche des intérêts du privé. Le Département Finance de l’Université reprend de la vigueur sur les cendres la Luxembourg School of Finance. 

Celle-ci avait été créée en 2002 avec tambour et trompette, avant même l’Université même. Le
7 octobre 2002, le Wort annonçait ainsi « un pôle d’excellence sur la place financière ». Le Grand-Duc Henri, le Premier ministre Jean-Claude Juncker, ses seconds aux Finances Luc Frieden et à l’Enseignement Erna Hennicot-Schoepges (tous CSV) coupaient symboliquement le ruban lors du forum Luxfinance. L’industrie financière contribue directement pour un tiers à la richesse du pays. « Le Luxembourg veut se doter des moyens d’assurer la pérennité à long terme de ses activités financières en misant sur la compétence de ses ressources humaines », écrivait la journaliste. Le sommet de Feira de juin 2000 annonçait la prochaine disparition du secret bancaire et le gouvernement cherchait à assurer l’avenir de la vache à lait par la compétence plutôt que par la niche de souveraineté. Les lobbys abondaient, non seulement symboliquement, mais aussi financièrement à travers la fondation de l’ABBL (Association des banques et banquiers). Des partenariats privés devaient compléter la note. Elle était plutôt salée. L’école fonctionnait essentiellement par l’invitation d’universitaires, souvent de renommée internationale, pour qu’ils assurent leur cours sur quelques jours. La LSF devenait ainsi le « noyau » d’un futur département Finance d’une future université. 

Jusqu’à cette polémique en 2019 en tout cas. L’insatisfaction de l’ABBL quant au manque de résultats de la LSF remonte aux oreilles de la presse. Selon le lobby bancaire, la LSF ne forme pas, ou en tout cas pas assez, la « main d’œuvre » dont l’industrie a besoin. En mars cette année-là, la doyenne de de la Faculté de Droit, d’Économie et de Finance, Katalin Ligeti, confiait au Luxemburger Wort sa peine de voir l’institution attaquée publiquement et annonçait la pleine intégration de la LSF à l’Université. Les banquiers ont coupé le financement. « Nous travaillons avec le secteur financier et non pas pour lui », lancera quelques semaines plus tard la même Katalin Ligeti au Journal. Mais dans cette interview au Wort, la doyenne inverse la manière de voir les choses. « Wir müssen natürlich stets darauf achten, dass unsere Absolventen die Fertigkeiten haben, die sie für den Arbeitsmarkt in Luxemburg attraktiv machen. » Plus question donc de faire venir des étudiants d’Asie pour qu’ils repartent avec un Master 2 en poche. L’idée est maintenant d’intégrer la partie finance à la demande estudiantine locale. Il n’était avant cela pas possible de rejoindre la LSF depuis la licence puisque le master n’était accessible qu’au Bac +4.

Dans cette interview de 2019, véritable moment charnière, le journaliste du Wort avait justement interrogé la doyenne sur d’éventuelles cours sur la blockchain, les fintech ou les cryptomonnaies. L’intéressée évoquait sans trop de conviction des « Incubator Courses ». « Das sind Programme, in denen neue Inhalte, die Aktuell für Luxemburg sind, aufgegriffen werden können – ich denke da zum Beispiel an financial technologies oder sustainable finance. Sollten wir zu der Überzeugung gelangen, dass diese Inhalte so wichtig sind, dass ein eigener Master daraus entstehen könnte, dann werden wir das tun », prédisait-elle. Il était trop tôt. Nous y voilà. Ou presque. 

Un parcours Digital transformation in Finance ouvre en septembre dans le Master in Finance and Economics pour sa troisième année depuis la disparition de la LSF. Il est installé en deuxième année du master, donc cette fois pour sa deuxième promotion. Le M1 rassemble des cours fondamentaux. Déjà, ils entretiennent la prépondérance de la digitalisation des services financiers : Mathematics and data analysis, Programming, Fundamentals of Financial markets, Asset pricing, Data platforms. Le parcours spécifique est proposé parmi six en M2 (Banking, Investment Management, Risk Management, Sustainable Finance et Financial Economics). 

« Digitization is everywhere », explique Zsofia Kräussl, la responsable de cette study track. Toutes nos transactions, mais aussi nos interactions sont opérées en ligne, explique-t-elle : « The beauty is that digitization is also causing systemic change for the whole traditional finance ». La science et l’éducation doivent donc y répondre. Le choix du tout digital pose par exemple des questions de stabilité financière. Les atermoiements des banquiers centraux face à la monnaie numérique, sous la menace de l’initiative de Facebook (la libra, finalement repensée et édulcorée sous l’appellation Diem), reflète la fébrilité d’un monde mal préparé. 

La littérature scientifique s’étoffe dans les domaines de la blockchain, du roboadvisory, de l’inclusion financière, du risque dans le crypto space. « Puis les étudiants le demandaient », justifie simplement Zsofia Kräussl. Le programme (facultatif) d’incubateur mentionné plus haut par la doyenne attire 80 pour cent des plus de 70 étudiants. Le parcours digitization a été murement pensé pour couvrir les principales facettes du processus. « Il y a une énorme attente du marché, mais aussi une exigence toute aussi importante », confie Zsofia Kräussl. L’universitaire a donc privilégié une approche multidisciplinaire, à son image. L’intéressée a étudié les mathématiques et obtenu son doctorat en systèmes d’informations. Un enseignement hands on est offert avec par exemple de la programmation informatique financière Python en mode Bootcamp (cours intensif). Mais aussi un cours de réglementation financière avec les lois encadrant le numérique sous l’autorité de Dirk Zetzsche. La blockchain figure aussi au menu avec l’intégration du decentralized decision making, un concept « très difficile à saisir pour les étudiants », confie Zsofia Kräussl. La responsable explique viser au maximum leur professionnalisation. Les matières sont choisies en fonction du thème du mémoire final et éventuellement du stage visé. L’adéquation de la formation à la demande de l’industrie tient aujourd’hui davantage au lien organique tissé entre l’université et les entreprises privées comme Paypal qui finance une chaire (PayPal-FNR Pearl Chair in Digital Financial Services) en l’espèce occupée par Gilbert Fridgen, impliqué dans le parcours. Mais aussi par l’implication personnelle de cadres de la Place comme Koenraad Dom, Chief Risk Officer chez Bitstamp, plateforme d’échange de cryptomonnaies basée à Luxembourg. Une collaboration (encore informelle) lie aussi l’université à J.P. Morgan. Ainsi mécaniquement, le master Economics & Finance, étalé sur deux ans, est réfléchi dans une logique d’intégration au cursus universitaire proposé au Grand-Duché (en opposition à l’ancien M2 de la LSF largement occupé par des étudiants internationaux). L’étudiant ou l’étudiante réfléchit dans la continuité de ses études au Grand-Duché et se forme, de manière naturelle, à la demande professionnelle sur place.

La finance verte enseignée

L’option Sustainable Finance est aussi proposée depuis septembre 2020 dans la deuxième année du Master of Science in Finance and Economics. L’option couvre divers enjeux la durabilité dans l’économie de demain. « L’enseignement a recours à des outils d’analyse et évaluation qui sont fondées sur la théorie et testés dans l’application, pour que les diplômés puissent démarrer directement dans le secteur de la finance durable », communique l’université à ce sujet.  L’option se compose de cinq cours de base : The Fundamentals, Sustainability Frameworks and tools, Financial strategy, implemenetation and risk management, Sustainable Corporate Strategy and Leadership, Economics of Natural Hazards and Disasters. Les autres cours se choisissent à la carte. Les étudiants choisissent in fine entre un stage avec une thèse de master appliquée (Applied master thesis) ou une thèse de master académique (Academic master thesis).

Pierre Sorlut
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