Cinémasteak

Flagrant délire

d'Lëtzebuerger Land du 07.08.2020

Cette nouvelle semaine cinématographique de la rubrique « Why we love cinema » s’ouvre avec Rear window (1954), l’un des films les plus populaires et les plus appréciés d’Alfred Hitchcock. Tourné en moins de trois mois dans les studios de la Paramount, Rear window est adapté d’une nouvelle de Cornell Woolrich publiée en 1942, It had to be murder. La mise en scène, dépouillée au point de pouvoir se résumer à une succession de champs-contrechamps, se révèle d’une grande efficacité dramatique.

Contrairement à nombre de films dans lesquels les personnages s’agitent en tous sens, il ne se passe ici pas grand-chose. Car Rear window est un film sur rien. Son protagoniste, Jeff (James Stewart), photo-reporter pour un magazine sensationnaliste, est confiné chez lui, dans son appartement de Greenwich Village, après s’être cassé la jambe en mission. Habitué à une vie intrépide, notre héros, immobilisé dans une chaise roulante, se voit dans l’impossibilité de quitter son domicile... D’où l’unité de lieu, d’où le huis-clos dépourvu d’action. Que reste-t-il alors au spectateur pour se divertir ?

Rear window est moins une histoire de corps en mouvement que celle d’un œil analytique agissant. On y fête la vue, l’optique et ses appareils, des jumelles au téléobjectif de l’appareil photo. Ainsi que l’affirme l’infirmière qui soigne Jeff en voyant ce dernier constamment épier son entourage par la fenêtre de son appartement : « Nous devenons une race de voyeurs (peeping toms). » Comment ne pas reconnaître dans ce héros assigné à un fauteuil, et pourtant optiquement actif, un synonyme du spectateur lui-même ? Et dans la façade animée de cet immeuble qui lui fait face l’écran de cinéma sur lequel le public projette ses craintes et ses fantasmes ? La fenêtre par laquelle est observé le monde matérialise le cadre de la caméra, comme celui de l’appareil à projection. Ainsi, à travers l’enquête visuelle menée par Jeff, est-ce l’ensemble du dispositif cinématographique qui se voit reconstitué en filigrane. Le spectateur est donc un détective qui prend part à l’enquête de cet alter ego qu’est ce héros voyeuriste. À l’image de celui-ci, il tente de déceler dans le visible le moindre indice de la culpabilité d’un voisinage au comportement inquiétant. Mais, instable, labile, le visible, avec ses trouées d’imperceptibilité, ressort ici dans toute son ambivalence ontologique, à la fois limpide et indéchiffrable, riche en interprétations les plus diverses.

Confectionné entièrement entre les murs de la Paramount et nappé des couleurs grasses du Technicolor, le cinéma de Hitchcock se pare ostensiblement d’artificialité. C’est pourtant bien à la racine du réel qu’il prend sa source et tire son épaisseur, un réel profondément lisse et toujours infiniment surprenant. La cour intérieure d’un immeuble populaire est le théâtre ordinaire d’où l’on observe dans sa diversité le cycle de la vie : l’amour (un jeune couple se marie), la solitude (une dame pleure et déplore l’être aimé), et le crime, bien sûr, comme dans tout film du maître du suspense. À l’imprévu du meurtre répond cependant l’imprévisible amour de Grace Kelly pour Jeff. Avec son élégance glamour, la jeune femme ravissante est l’équivalent positif du criminel. Accident de mourir, accident d’aimer : un même flagrant délire. Loïc Millot

Rear window (USA, 1954, vostf, 112’) d’Alfred Hitchcock, avec James Stewart et Grace Kelly, sera présenté ce vendredi 7 août à 20h30 à la Cinémathèque de la Ville de Luxembourg, place du Théâtre.

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