Jeune public

Un imaginarium

d'Lëtzebuerger Land du 28.05.2021

« Qu’est notre imagination comparée à celle d’un enfant qui veut faire un chemin de fer avec des asperges ? » Jules Renard occupe les murs extérieurs du Théâtre d’Esch, comme écho à Humanimal, spectacle jeune public qui laisse la place à l’imaginaire de chacun. La Compagnie 3637 y mêle danse, musique et peinture live pour un spectacle original qui a reçu la mention spéciale du jury « Expérience singulière » aux Rencontres de Huy en 2018. Et si « singulier » est bien le terme, on brasse aussi plein de bons sentiments, mais soit, ce n’est pas nous le public cible, mais nos jeunes, et chez eux ça prend.

C’est une cinquantaine d’enfants qu’accueillait le Théâtre d’Esch cet après-midi-là, moins que prévu, un groupe s’étant logé en quarantaine. Alors, malgré cette saloperie de virus nous rappelant chaque jour qu’on n’en sortira pas si facilement, la compagnie bruxelloise dirigée par Sophie Linsmaux, Bénédicte Mottart et Coralie Vanderlinden, permet le rêve, au détour de son joli Humanimal.

Depuis leur spectacle de théâtre et marionnettes Les Désobeisseurs, le Collectif 3637 a pris pour cible le jeune public. Dans la volonté de s’attaquer à « des sujets forts, vastes et complexes à l’image du monde dans lequel nous vivons », la compagnie multiplie les créations spectaculaires, stimulée par l’urgence d’instruire les valeurs fondamentales qui font avancer le monde. Vivre-ensemble, diversité, liberté, respect… sont ainsi autant de lignes thématiques que suivent les artistes belges, sans se restreindre dans les formes de représentations qu’ils prennent comme des multiples possibilités, du langage, aux sons, en passant par l’objet, le corps, ou l’organique de toutes choses.

Consacrés aux spectateurs en deçà de 14 ans, leurs créations dépassent largement le cadre de l’enfantillage et nous rappelle avec une certaine évidence que le jeune public ne doit pas être négligé, tant il forme le futur de notre société, ceux qui seront en scène ou en salle plus tard. C’est pour cela qu’il est essentiel d’y voir des ressorts d’importance. Et l’adulte doit considérer le jeune public, pour créer un dialogue avec ses mômes par le théâtre. Alors, comment faire rêver les gosses à l’heure de la télévision décorative, des réseaux sociaux tout-puissant, d’internet maître et dieu des habitudes de divertissement et d’instruction… Reste-il des rêves du vrai, ou sont-ils tous numérique, en 16/9 ?

C’est un peu la question à laquelle répondent Bénédicte Mottart (mise en danse et dessin) et Jérôme Magnée (à la musique), faisant du récurrent « écran », qu’on nous place habituellement au fond de scène, une toile à peindre. Pourtant, bien que le bourdonnement des machines électroniques, ou l’irrégularité de la peinture posée mains nues sur le blanc immaculé, engendre quelques moments d’inattention, ce sont aussi ces facteurs techniques et organiques qui nous attachent au spectacle.

La grâce de la danseuse Bénédicte Mottart, attirée comme un aimant vers la toile monumentale, pour y balancer des éclats, traces, et bourrasques de noir, nous happe rapidement dans la poésie de l’instant, celle de l’artiste dans son atelier – entendez « scène » –, même si on en oublie bien vite où elle veut en venir, ce qu’elle a prévu de peindre – entendez « dire ».

En rythmant ce drôle de processus pictural, par des ambiances, nappes et tessitures sonores électroniques, Jérôme Magnée accompagne sa comparse dans une grande écoute de ses gestes, hors et sur la toile, et du même coup nous embarque dans ce récit fantaisiste qu’on comprend par bribes, des tâches et lignes de peinture flanquées sur cette immense page blanche.

Et ça fonctionne, en témoigne le silence presque total en salle, nous faisant ravaler ce qu’on croyait des publics « scolaires ». Les jeunes sont pris dans le bestiaire que la danseuse dessine par des mouvements peinturlurés, emportée par la musique qui se constitue comme des mots racontant la fresque qui se dévoile… C’est tout bonnement une leçon en prose spectaculaire que nous offre le duo en scène, faisant dialoguer trois canaux artistiques, que sont la danse, la musique et la peinture, pour donner matière à méditer sur nos erreurs passées, notre sort, notre avenir. Humanimal est ainsi une gifle pour l’adulte responsable impuissant des maux de son environnement, et une reconnexion pour l’enfant qui aura bientôt à définir son rapport à ce qui l’entoure.

Godefroy Gordet
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